Les Bernstein ont fui l’Europe dans les années trente : oublieux du passé, ils vivent aujourd’hui en Amérique, où ils ont fait fortune dans le commerce international de la fripe. Malgré la montée des persécutions antisémites pendant l’Entre-deux-guerres, les Oxenberg ont eux toujours préféré croire en leur avenir en Roumanie : ils se sont retrouvés en plein coeur de l’effroyable pogrom de Iasi, en Juin 1941. Lorsque, de nos jours, leurs affaires conduisent Dora Bernstein et son fils Ben dans cette ville, le passé finit par refaire surface, tandis que le récit nous révèle peu à peu les liens secrets entre les Oxenberg et les Bernstein.


Ce roman soigneusement fidèle à l’Histoire met d’abord en lumière un pan méconnu du génocide des Juifs en Europe pendant la seconde guerre mondiale, avec le pogrom de Iasi orchestré par le régime fasciste roumain. Sa remarquable construction, par l’alternance entre deux époques et le rapprochement progressif de deux récits, fait aussi ressortir les incommensurables difficultés des rescapés à continuer à vivre, ainsi que leurs stratégies de résilience au travers d’un mélange chaque fois très personnel de mémoire et d’occultation plus ou moins volontaire.


Avec des passages insoutenables et terribles, le texte ne se contente pas d’évoquer les évènements : il les fait ressentir au plus près en soulignant les détails les plus intimes et les plus avilissants, ceux qui vous plongent sans pudeur dans la réalité brute et vécue. En même temps, le ton est imprégné d’un humour noir et grinçant, d’une ironie mordante et d’une dérision très particulière, qui facilitent la lecture tout en achevant de déconcerter, tant ce style persifleur n’épargne ni les Juifs, ni les autres.


Au final, ni le réalisme cru, ni la lucidité amère, ne parviennent à masquer la délicatesse et la sensibilité de ce roman, à la très belle écriture et aux personnages attachants et émouvants. Dans cet océan de noirceur, Catalin Mihuleac réussit à ménager des instants de pure humanité et de poésie, comme la lettre du touchant Rabbi ou le fil rouge des petits canards en caoutchouc, jaunes avec un bec orange… Coup de coeur.


https://leslecturesdecannetille.blogspot.com

Cannetille
9
Écrit par

Cet utilisateur l'a également mis dans ses coups de cœur.

Créée

le 28 août 2020

Critique lue 94 fois

1 j'aime

Cannetille

Écrit par

Critique lue 94 fois

1

D'autres avis sur Les Oxenberg et les Bernstein

Les Oxenberg et les Bernstein
Cinephile-doux
8

Tragédie de seconde main

La traduction en français de America de peste pogrom, de Catalin Mihuleac, s'est faite attendre pendant 6 ans. Cela peut se comprendre, le travail a dû être difficile pour rendre toutes les...

le 17 nov. 2020

Les Oxenberg et les Bernstein
Christlbouquine
10

Critique de Les Oxenberg et les Bernstein par Christlbouquine

Les Bernstein vivent aux Etats-Unis et ont fait fortune en revendant des vêtements vintage. La famille se compose, entre autre, des parents, Joe et Dora et de leur fils Ben. En 2001, Dora et Ben se...

le 4 déc. 2020

Du même critique

Veiller sur elle
Cannetille
9

Magnifique ode à la liberté sur fond d'Italie fasciste

En 1986, un vieil homme agonise dans une abbaye italienne. Il n’a jamais prononcé ses vœux, pourtant c’est là qu’il a vécu les quarante dernières années de sa vie, cloîtré pour rester auprès d’elle :...

le 14 sept. 2023

20 j'aime

6

Tout le bleu du ciel
Cannetille
6

Un concentré d'émotions addictif

Emile n’est pas encore trentenaire, mais, atteint d’un Alzheimer précoce, il n’a plus que deux ans à vivre. Préférant fuir l’hôpital et l’étouffante sollicitude des siens, il décide de partir à...

le 20 mai 2020

19 j'aime

8

Le Mage du Kremlin
Cannetille
10

Une lecture fascinante

Lui-même ancien conseiller de Matteo Renzi, l’auteur d’essais politiques Giuliano da Empoli ressent une telle fascination pour Vladimir Sourkov, « le Raspoutine de Poutine », pendant vingt ans...

le 7 sept. 2022

18 j'aime

4