Quand on pense qu’il aura fallu 21 ans pour que ce récit monumental sur la police de Baltimore soit enfin traduit et édité en version française…
The Wire ne fut pas créée en quelques mois, elle est le résultat des expériences conjointes de Ed Burns et David Simon, et emprunte beaucoup au récit et témoignage de ce dernier. D’ailleurs la série et le livre sont complémentaires, et il est plus que recommandé de se délecter de ces 2 oeuvres, dans l’ordre qu’il vous plaira.
Contrairement à ce que le titre français pourrait faire croire, Baltimore n’est pas le centre ou le sujet de ce bouquin, et la version originale est bien plus révélatrice.
Si la série étudie de long en large la ville de Baltimore, au niveau du trafic de drogue, de la politique, l’éducation ou encore la presse, si elle explore tout cela avec la police en toile de fond, cet ouvrage n’évoque tous ces domaines que par l’intermédiaire et le prisme de la police comme le titre original le suggère : "Homicide : A Year on the Killing Streets".
David Simon, qui ne comprendra jamais vraiment la raison qui a pu pousser la police de Baltimore à accéder à sa requête de suivre une unité pendant une année entière, s’est vu suivre ces fonctionnaires au gré de leurs perpétuels mouvements, de leurs horaires inhumains, et d’un incessant cynisme du destin.
Ce qui surprend, c’est la véracité des faits exposés. David Simon observe, décrit, explique, il n’invente rien. On pourrait être dans un immense roman tant les rebondissements, le suspens et la diversité des affaires sont importants. Non, tout ce qu'on lit s'est réellement passé, dans les moindres détails.
Les affaires défilent, Simon prend le temps de nous décrire précisément ce qui s’est passé. Ils nous parle de leur déroulement et de leur issue, des tenants et aboutissants. Il nous parle de la police, des différents inspecteurs qui peuplent cette équipe, il prend le temps d’explorer leur personnalité, leur parcours, leurs méthodes. Il nous parle de ce fameux tableau, source de tous les maux, qui liste les différents crimes résolus ou non. Il nous parle de cette sonnerie de téléphone, tant redoutée, qui peut annoncer un simple "dunker" (meurtre évident), ou un terrible "whodunit" (pas de témoin, pas d'arme, pas de mobile...). Il nous parle de la hiérarchie, des interrogatoires, des procès. Il nous parle de Baltimore, véritable miroir de l’Amérique, avec un réalisme étourdissant.
Le style de Simon s’avère évidemment très descriptif, explicatif, humain, son écriture transpire l’ironie à chaque ligne. On sent qu’il s'est pris d’affection pour cette ville et pour ces flics, des gens simples et banals qui livrent un combat journalier et ô combien monotone contre le crime.
Dans cette ville à majorité noire et à seulement une cinquantaine de kilomètres de la capitale Washington, où la criminalité est quasiment 3 fois supérieure à la moyenne des Etats-Unis, il explore le racisme qui sévit dans toutes les institutions, le trafic de drogue omniprésent, les obstacles hiérarchiques et éthiques rencontrés, toutes ces choses qui polluent une ville prise dans une spirale meurtrière sans fin.
De ce bloc testamentaire de 1000 pages, on retiendra plusieurs passages, encore plus marquants : l'analyse du fonctionnement de la hiérarchie et celle des méthodes d’interrogatoire, fabuleusement décrits, et tout ce qui a attrait à l'affaire de la petite Latonya Wallas, colonne vertébrale du livre, avec notamment la découverte du bâtiment 603, sommet de décadence humaine décrit avec un pessimisme d'une perfection rarement égalée.
Pourtant, au fil du récit, une certaine routine s’impose, on se lasse de voir sans cesse les mêmes incidents, les mêmes problèmes entre dealers. Baltimore ne change pas et poursuit sa routine meurtrière, inlassablement. Les homicides demeurent, la bêtise criminelle aussi, et les enquêteurs poursuivent leur sempiternel travail d’investigation, souvent vain, et pourtant si primordial.
Un jour, un des policiers à propos d’une des affaires principales du livre,
demandera au suspect principal d’écrire la vérité sur un bout de papier et de le cacher chez lui, comme ça, dit-il, lorsque ce dernier mourra, alors il saura. Il connaîtra enfin cette vérité qui l’obsède chaque jour que Dieu fait, qui l'incite à se lever chaque matin pour remplir ce travail ingrat dont personne ne veut, car cette vérité, c’est tout ce qui leur reste.