Je commence ce Proust, roman familial de Laure Murat comme une invitée dans une maison aristocratique, différente de la domesticité qui reproduit un ordre sans le discuter. Ainsi, ce majordome, cité par l’écrivaine, qui mesure la distance de la fourchette au couteau sur une table de réception. Tout comme Marcel (Proust), sur les planches de Cabourg, regarde les aristocrates évolués comme des singes dans une cage.
Cette position, Laure Murat nous l’offre en décrivant le monde de l’aristocratie de l’intérieur. Son arrière-grand-mère avait reçu Proust, ” ce petit journaliste que je mettais en bout de table…” dès les premières années de 1900, noyé auprès de mille invités. Admis, mais sur un strapontin !
Et, au lieu d’en éprouver un ressenti cuisant, Proust s’en amuse et décortique benoîtement tout ce qu’il voit ! La recherche du temps perdu est un brûlot social sur un ordre révolu, qui a été et qui n’est plus, mais qui ne le sait pas encore. Car, comme l’explique Laure Murat, la seconde guerre mondiale finira de casser cette classe sociale que la première avait déjà bien abîmée.
Laure Murat ne signe absolument pas un roman. Elle dissèque une œuvre qu’elle connaît parfaitement, sous le prisme de sa famille aristocrate d’Empire. Elle y ajoute son analyse et la met en perspective. Certes, il y a quelques longueurs mais, dans l’ensemble, c’est passionnant ! Proust s’est gargarisé de subtiles mondanités mais son regard critique est resté en éveil, lui qui portait sa maladie comme une urgence à écrire.
Néanmoins, Laure Murat complète cet essai du récit d’événements personnels émouvants. Les pages consacrées à la relation avec sa mère sont d’une éprouvante lucidité. Même si le bannissement fut vécu comme une libération, il n’en demeure pas moins que la souffrance due à cette frigidité d’amour maternelle glace au plus haut point.
Un autre aspect prouve la modernité de Proust. La recherche du temps peru analyse cette “race des tantes”, ou homosexualité, comme une étude sociologique du début du siècle. Le rapport de police découvert par Laure Murat, aux archives de la Police, est savoureux, mettant en scène un Proust, rentier ! Ces deux aspects ont été libérateurs pour Laure Murat, lui permettant ainsi de mieux s’assumer.
La sempiternelle question est celle qui demande s’il faut avoir lu l’œuvre pour découvrir cet essai. Je ne sais répondre. N’avoir pas lu tout Flaubert n’empêche pas de prendre connaissance d’essais le concernant. Le travail de Laure Murat auprès de ses étudiants est de justement désacraliser l’œuvre pour accéder aux intentions de l’écrivain. Et, je pense que cet essai suit le même objectif.
En résumé, Proust, roman familial de Laure Murat ravie par son analyse, sa finesse et son élégance pour réaffirmer l’importance de lire l’œuvre. Et, en plus c’est un témoignage humain poignant ! Alors ?
Chronique illustrée ici
https://vagabondageautourdesoi.com/2023/10/15/laure-murat-proust/