Retour à Killybegs par Isla
Ca faisait longtemps que je n'avais pas lu un si bon roman, savourant chaque ligne et relisant les mêmes phrases pour le plaisir des mots.
Sorj Chalandon, ancien journaliste de Libération, a beaucoup de talent et "Retour à Killybegs" mérite amplement le Grand Prix du roman de l'Académie Française qui lui a été décerné en 2011.
J'avais déjà lu en 2007 "Mon traître", sur l'histoire d'Antoine, luthier parisien qui découvre que son ami Tyrone Meehan a trahi sa terre natale irlandaise pour l'armée britannique pendant 20 ans. En réalité, Antoine, c'est Sorj Chalandon, et Tyrone c'est Denis Donaldson, ancien membre de l'IRA dont la trahison fut révélée en 2005, assassiné quelques mois plus tard. L'amitié entre eux était réelle et l'annonce de cette nouvelle a laissé l'auteur dans un gouffre d'incompréhension qui l'a conduit à consacrer son précédent roman à sa propre rancœur, sa souffrance et ses questions.
"Retour à Killybegs" nous fait passer de l'autre côté en plaçant non plus Antoine le luthier mais Tyrone Meehan en narrateur, racontant sa vie, de son enfance aux raisons de sa trahison.
Sorj Chalandon se met dans la peau du traître pour comprendre et expliquer. Il crée un personnage proche de Denis, fouillant son passé et ses pensées, inventant le mobile du parjure, tentant sans doute d'apaiser le cours de ses réflexions. En substituant Tyrone au vrai traître, disparu sans avoir donné de justifications, Chalandon doit tenter de combler le vide de ses interrogations et tourner ainsi la page.
Au delà de ce travail de projection stupéfiant d'intelligence et de finesse, ce roman est aussi un superbe portrait de l'Irlande, des années 1940 à aujourd'hui. Et Chalandon la connait bien puisqu'il fut longtemps reporter à Belfast pour couvrir les événements du conflit nord-irlandais.
On sent à quel point il porte ce pays en lui, l'ayant vécu, ressenti, observé avec attention et admiration. Moi qui éprouve ce même amour pour la verte Érin, j'ai été frappée par la justesse de son regard. Il vit l'Irlande comme un irlandais, il s'est imprégné des souffrances vécues pendant des siècles de domination britannique, embrassant toutes les causes de ce peuple.
La misère du pays que l'on retrouve en filigrane dans les souvenirs de Tyrone est tellement réaliste que j'y ai retrouvé l'atmosphère du film "Angela's Ashes" (adapté de l'autobiographie de Frank McCourt). On patauge dans la crasse, l'alcoolisme, le chômage et la souffrance. La vie est grise comme le ciel irlandais et les seuls repères de ce désespoir ambiant sont la religion et la lutte contre les anglais.
Comment peut-on donc trahir sa patrie quand on a appris à brûler le drapeau britannique, quand le sang des martyrs de l'indépendance coule dans nos veines ? Comment ne peut-on pas en vouloir à l'oppresseur de tout ce climat de désolation, de cet avenir inexistant ? Quand on a connu la torture, la prison, l'humiliation, la mort de ses proches, comment peut-on trahir les siens ? Et surtout comment survit-on avec ce sentiment de honte, comment peut-on se regarder en face alors que l'on voit les autres tomber ?
Les premiers pas vers l'indulgence ou le pardon ne sont possibles qu'avec de l'empathie, et en ce sens la démonstration de Sorj Chalandon est magistrale.
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