«Encore en maillot de bain, debout au-dessus des vagues, tenant contre moi mes affaires trempées, je m’abandonne au ruissellement. L’eau du ciel glisse sur mon front, mes yeux, se sale du sel de ma peau. Et moi qui ai toujours vu en ma mère une femme indifférente à toute notion de transmission et en moi-même un être surgi d’aucune sagesse précédente, il m’apparaît soudain qu’à son insu elle m’a transmis l’essentiel : l’énergie d’un sillage qui s’inscrit dans l’instant, la beauté d’un chemin d’oubli, et que, si j’avais quelque chose à célébrer à son sujet, quelque chose à tenter de retracer, c’était paradoxalement, la figure d’une femme oublieuse. Insoucieuse, non ; mais oublieuse, oui. Etait-ce de sa part une force ou une faiblesse ? Les deux sans doute, et tandis que la pluie se déverse par trombes et me baigne en surabondance, tandis que mes affaires de plage sont prêtes à partir à vau-l’eau, emportées par une de ces ondes de crue, j’ai envie d’être déjà rentrée, déjà prise par une musique d’écriture, continuant de contempler le rideau de pluie et, à travers lui, bien au-delà, ma mère en train de nager, seule, inaccessible, touche minuscule dans l’immensité bleue, point quasi imperceptible, imperceptible en vérité, sauf au regard de ma mémoire.»
Roman aussi simple en apparence que somptueux, cette dixième œuvre de fiction de la romancière et essayiste Chantal Thomas paru en août 2017 aux éditions du Seuil forme des variations autour des souvenirs de la mère de l’écrivaine, une femme énigmatique qui a tant aimé nager, nageant «partout, à des heures changeantes, avec une obstination, une opiniâtreté qu’elle ne manifestait pour aucune autre activité.»
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