Un mari
Un mari

livre de Italo Svevo (1931)

Un avocat, Federico, assassin connu et acquitté de sa précédente épouse infidèle, Clara, se retrouve de nouveau confronté à la possible trahison de sa deuxième femme, Bice. Dans le même temps, on le réclame pour prendre la défense d’un homme jugé pour avoir comme lui commis un uxoricide. Comme par un tour sournois du destin, le passé se répète et Federico doit trancher. S’attacher à mettre en avant l’honneur de l’homme trompé, honneur que l’on est en droit de défendre, le conforte encore dans son statut d’innocent qui n’aurait fait que réparer le mal, justifiant par là son crime. Or, s’il prend la défense de l’accusé, c’est aussi sa propre cause, passée et actuelle, qu’il défendrait de nouveau et cela impliquerait qu'en toute logique il réitère son assassinat.

Cependant, jusque-là Federico n’agissait pas exactement comme un acquitté réel, comme un assassin sûr de lui. Il accueille avec passivité les tentatives de meurtre de son ex-belle-mère, juge et "maman" dont on dirait qu’il aimerait obtenir la grâce ou bien l’exécution ; c’est d’ailleurs elle qui lui met sous le nez des indices de la nouvelle trahison, le rejettant brusquement, virtuellement, en face de sa responsabilité, de sa culpabilité. Federico préfère d’ailleurs qu’on le condamne et qu’on le déteste ouvertement, comme elle le fait, comme pour subir une peine malgré tout. Dans son bureau, visible par tous, il a conservé le portrait de la morte, un peu comme une croix à porter, voire l’ultime expression de son regret, de son amour encore vivace – amour qu’il nie avoir conservé (car ne ferait-il pas trembler le bien-fondé de son crime ?) . Et ne désirerait-t-il pas aussi par là réparer, effacer le geste fatal qu’il a eu, tout comme en se remariant et en donnant ainsi une sorte d’enfant de substitution à la belle-mère, dont il espère qu’elle confondra Bice avec Clara ?

Est-il réellement convaincu par cette question d’honneur, et d’avoir agi par honneur, ou n’est-ce qu’un vêtement qui recouvre le caractère passionnel, impulsif, effroyable d’un geste qu’il regrette ? Ne cherche-t-il pas parfois dans les mots ou dans le regard des autres la confirmation d’avoir été dans son bon droit ? Bice avait justement été séduite par ce sens de l’honneur, un remariage avec elle soutenait l’idée de cet "héroïsme". S’il choisit de ne pas défendre l’accusé, c’est-à-dire de rendre indéfendable le geste de l’assassin, c’est pour lui et pour les autres toute une représentation mentale, morale et sociale qui s’effondre comme un voile qui se déchire devant l’horreur.


Sous l’influence de ma seule lecture d’Italo Svevo, La Conscience de Zeno, je m’attendais à autre chose de cette pièce de théâtre, peut-être à une œuvre plus comique ou plus caustique. J’ai pu être déroutée par le côté un peu tordu de la situation. C’est suite à ma lecture entière et avec du recul que j’ai pu mieux apprécier l'œuvre. En soustrayant son personnage à la condamnation judiciaire, l’auteur nous montre comment peuvent s’inscrire l’incertitude et la douleur dans l’existence de l’acquitté, ou comment celui-ci fait en sorte de s’en préserver, de s’en défendre, en bon avocat qu’il est. Le passé qui revient doublement en se répétant pour soi et par autrui, au détriment de "l’œuvre réparatrice du temps", permet ingénieusement de mettre Federico au défi de sa propre prétention : car défendre toujours, par principe, l’assassin et l’assassinat, il le ferait volontiers, nécessairement ; mais ici, pas seulement en théorie et pour un reflet de lui-même, il est question d’appliquer une nouvelle fois à sa propre vie cette idéologie. Tuer de nouveau semble alors plus compliqué que de tuer. Et Federico est cet homme qui "n’aurait pas pu faire de mal à une mouche".

La pièce se déroule comme une tragédie potentielle. Le piège se referme sur le malheureux héros, un jeu d’ombre qui rejoue la scène du crime va confondre non le coupable, mais sa culpabilité, va interroger la foi avec laquelle il épouse son geste, va surprendre le pantin qui se condamne à répondre d’autre chose que de son propre cœur. C’est de Clara que Federico est toujours "un mari".

Au-delà de l’aspect un peu invraisemblable que je lui trouvais, Un mari est finalement pour moi une œuvre plus complexe et plus subtile que prévu et qui aura été plutôt féconde en questions, autour de notre fidélité à des masques, autour de nos justifications pour soi et pour les autres, à quel point l’on devient ce que l’on joue à être et si l’on peut réellement y trouver son compte. Elle m’a facilement donné envie de tenter d’autres pièces de Svevo, et de la relire un jour pour mieux en comprendre tous les aspects.

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le 10 nov. 2024

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