Samuraï Gourmet, par son seul nom, est avant tout la conjonction improbable de deux éléments appartenant habituellement à des registres radicalement différents. « Samuraï » évoquera les oeuvres grandiloquentes d'Akira Kurosawa, tandis que « Gourmet » nous rappellera plutôt l'anime Le Petit Chef ou le manga Le Gourmet Solitaire de Jiro Taniguchi. Or, si le côté what the fuck du concept de base pourrait nous faire croire qu'on s'approchera davantage de la bouffonnerie du premier, il s'avère plus proche du Gourmet Solitaire.
Les premiers épisodes laissent perplexes en raison de l'étrangeté du concept, de l'incongruité totale des interventions du samouraï – sorte de double désinhibé de Takeshi, le héros – et du décalage total avec l'ambiance d'émission de cuisine du midi sur France 2. Il est donc facile d'aborder la série en partant du principe que l'on est face à une énième étrangeté sans queue ni tête made in japan. Toutefois, au fil des épisodes, il s'avère que le comique n’est pas le seul effet recherché.
En effet, sous ses airs insignifiants, la série développe une thématique gentiment subversive (certainement pour le Japon, mais aussi pour l'Europe occidentale). Le héros, sexagénaire retraité libéré des contraintes de la vie active, va progressivement apprendre à se défaire de son conformisme, à s'émanciper et à s'épanouir. À travers la liberté de manger ce qu'il veut, quand et comment il veut, c'est à une affirmation de soi qu'accède le héros. Et si certains interdits ou dilemmes auxquels il se trouve confronté peuvent sembler ridicules à nos yeux d'Occidentaux, dans la société japonaise, ils sont parfois bien réels. L'insignifiance supposée des enjeux ne doit dès lors pas oblitérer le message profondément subversif de la série. Car oui, il ne s'agit pas seulement de célébrer une émancipation égo-centrée, comme le font une bonne partie des productions actuelles, mais surtout de faire l'apologie de la flânerie, du rêve, de la douce nostalgie, de la lenteur et surtout de la spontanéité tranquille du promeneur solitaire. L'histoire de Takeshi n'est pas celle du retraité égoïste hypnotisé par sa toute-puissance et qui s'autorise simplement à faire « ce qu'il veut ». Au contraire, si ses souvenirs d'enfance et de son insouciance sont très présents, il n'en reste pas moins emprunt d'une certaine sagesse et donc d'une modération et d'un profond respect pour autrui. La critique de l'aliénation du travail est donc avant tout un recentrage (presque) spirituel sur soi et sur les valeurs fondamentales du vivre ensemble.
Si le personnage de Takeshi est si attachant, c'est que ses dilemmes sont extrêmement communs. Chacun pourra se rappeler ces situations idiotes où, confronté à une situation gênante, il n'ose pas s'affirmer par conformité aux « convenances ». Par ailleurs, bien qu'étant à la retraite, Takeshi ne part pas du principe que sa vie est terminée. Au contraire, cette oisiveté chèrement acquise au terme de 40 ans de travail en entreprise l'encourage-t-elle à faire de nouvelles découvertes. Ceci étant, en gagnant confiance en lui, Takeshi connaît ses limites et reste humble. Chaque épisode sera pour lui l'occasion de remettre en question les contraintes sociales tout en s'améliorant. Il apprendra ainsi que bien des situations peuvent se régler simplement lorsqu'on se respecte autant qu'autrui, que poser des limites et s'affirmer n'implique pas d'écraser l'autre, que certaines situations trouvent parfois une issue plus heureuse avec de la patience ou encore qu'être à l'aise avec soi-même est infiniment préférable au simple respect des conventions. Takeshi conclura finalement que s'il a suivi le même chemin durant des années, il a finalement appris à faire des détours et à en apprécier la valeur. Samuraï Gourmet prouve donc qu'un personnage intéressant n'a pas nécessairement besoin d'être torturé, bipolaire ou moralement ambigu.
Il est tout à fait possible que le message profond de la série échappe complètement à ceux qui, décontenancés par les premiers épisodes, n'ont pas cherché à continuer. Je les y encourage néanmoins, car en définitive, il s'agit d'une oeuvre rare, tant par son étrangeté que par son message profondément positif.