Si nous ne disions rien à personne, si tout reste à jamais enfermé dans notre tête ou dans nos tripes, quelle est la nature de ce que nous avons expérimenté ? Qu'est-ce qui est réel et qu'est-ce qui ne l'est pas ?
Pourquoi même tant d'intérêt au réel plutôt qu'au fantasme ou à l'imaginaire ? Peut être parce que le réel est ce qui peut être partagé avec autrui. Et le partage avec autrui est une confirmation de notre existence au sein d'un groupe, la possibilité de transcender notre individualité et a fortiori notre fragilité première: celle d'être unique et mortel.
Le réel est ce donné commun pour lequel la plupart du temps, nous abdiquons notre scepticisme. Nous n'en cherchons pas la justification. C'est ainsi, il faut faire avec. De toute manière, tout le monde suit la danse. A l'inverse, le fantasme n'offre pas ce luxe. Afin de partager un fantasme avec autrui, afin de se confondre dans ce fantasme, c'est-à dire qu'il devienne réalité, il convient de fournir sa justification: un travail de titan. Ne pas mentir pour ne pas avoir à tisser une réalité depuis une infinité de possibles. Laisser au hasard ou à la culture cette difficile tache de construction du réel.
The night of est une symphonie d'orchestre pour laquelle chaque membre dispose d'une partition bien définie. Que cette partition lui soit donnée du ciel ou qu'il l'ait choisie par exercice de sa liberté n'est pas une question à laquelle il existe une réponse. Ce qui importe en revanche, c'est qu'elle soit jouée, que ce soit avec virtuosité ou bien mécaniquement. Sans surprise, la majorité des musiciens appliquent le principe du moindre effort et la symphonie est aussi prévisible que la rotation de l'aiguille d'une horloge. Lorsqu'un accusé se voit libéré des suspicions portés sur lui, un autre entre dans le tribunal, et puis la prison... ad infinitum. Le tribunal est un endroit privilégié de la construction du réel. L'accusé qui s'y voit convoqué en ressortira soit incriminé, soit libéré. Un consensus sera accepté pour une histoire ou pour une autre. Cela n'est pas à confondre avec la vérité, mais cette dernière est comme son versant négatif du doute raisonnable: personne ne sait ce qu'il en est. La vérité est donc reléguée aux pensées et aux sentiments, lui subtilisant par la même occasion les atours de l'objectivité dont elle se clamait.
La vie en société est à l'image d'un tribunal. Chaque individu a son rôle à jouer, une croix à porter. La manière dont il plaide sera jugée par ses pairs et une histoire sera rédigée dans nos esprits sinon dans un livre, un éloge funèbre, une page de journal. La vérité, si jamais elle a existé, se perd au travers de ce réel que nous choisissons de tisser collectivement. Tous nos rituels, notre administration et nos protocoles sont autant d'outils ne visant qu'un seul objectif: nous convaincre que face à une expérience que nous ne maîtrisons pas, ce qui devait être fait a été fait et ainsi pouvons nous reposer en paix.
Et si la virtuosité semble nous délaisser au profit d'une rhétorique mécanique, elle peut toutefois s'apercevoir au détour d'une fausse note, d'un changement de chaussures ou d'une sortie de piste contrôlée.