Silence ! Fini de rire ! Vous êtes dans l’armée, maintenant !


- Obélix ! Attends ! Mais il suffisait de les arrêter !
- Ben, ils sont arrêtés !
- Il y a des fois, où il faut savoir être aimable, Obélix... Voulez-vous avoir l'obligeance de me dire où se trouvent les bureaux de la Légion s'il vous plaît ?
- Troisième rue à gauche, mais ne tapez plus je vous prie !
- Avec l'amabilité on obtient tout, Obélix…


Paperasse, uniformes, formation romaine et baffes gauloises


« Oh ! Par Bélisama ! », s'exclame Falbala, assise sur un banc du village gaulois, aux côtés d’un Obélix transi d’amour. « Que se passe-t-il ? Une mauvaise nouvelle ? », s’inquiète Astérix. En guise de réponse, Falbala lui tend le courrier que Pneumatix vient de lui remettre, révélant un message aussi bref qu’alarmant : « J’ai juste le temps de graver un mot : les romains m’ont enrôlé de force dans leurs légions. Nous partons pour l’Afrique. Adieu. Tragicomix. » Surpris, Astérix lève les yeux vers elle et demande : « Qui est Tragicomix, Falbala ? » Aussitôt, Falbala fond en larmes : « Nous nous sommes connus à Condate, c’est mon fiancé. Nous devions nous marier... » Cette révélation brise net le cœur déjà fragile d’Obélix. Pourtant, refusant d’ajouter sa peine à celle de Falbala, il se redresse avec une dignité touchante avant de déclarer : « Ne pleure plus, Falbala. Nous irons le chercher, ton Tragicomix. Pas vrai Astérix ? » Remonté comme un coucou, Astérix acquiesce sans hésiter : « Et comment ! Nous te le ramènerons, même si nous devons aller le chercher en Afrique !... Allons voir Abraracourcix, notre chef, Obélix ! » D’un pas résolu, Astérix s’éloigne, suivi par Obélix, non sans lui adresser un regard admiratif : « Je suis fier de toi, Obélix ! Tu es courageux ! Quand tu as appris que Falbala était fiancé, tu n’as pas… » Mais la façade ne tient pas longtemps. Soudain, Obélix s’effondre, submergé par l’émotion : « Bouhouhouhou ! Je suis malheureeuuux ! » Ainsi commence une nouvelle épreuve pour Obélix, meurtri par une peine de cœur qu’aucune potion ne saurait apaiser, et pour Astérix, son compagnon indéfectible de toutes les audaces. Ensemble, ils s’engagent dans une mission aussi téméraire que prometteuse, une aventure qui les verra endosser l’uniforme romain afin de pénétrer au cœur même des légions et d’en dévoiler les rouages, explorant comme jamais le vaste corpus impérial. Tout cela avec pour moteur de mener à bien le sauvetage de Tragicomix qui les mènera en terre d’Afrique. « Tragicomix est en route vers l’Afrique. La seule façon de le récupérer, c’est de nous engager dans la légion. » Un parfait point de départ pour mettre en avant des quiproquos délectables, des situations hilarantes et des actions trépidantes.


Astérix Légionnaire constitue le dixième tome de la célèbre série de bandes dessinées Astérix, imaginée par René Goscinny et magnifiquement illustrée par Albert Uderzo. Cet album nous entraîne au cœur de l’appareil militaire romain. On explore de l’intérieur la formation des légionnaires, un cadre inédit qui permet à nos deux irréductibles Gaulois d’endosser, contre toute attente, l’uniforme romain et de se retrouver au service de Jules César. Leur objectif est clair, rejoindre les terres d’Afrique du Nord, où a lieu un conflit opposant César aux troupes de Metellus Scipion, là même où Tragicomix est retenu prisonnier. Ce contexte militaire offre à Goscinny un terrain de jeu particulièrement fertile pour faire parler l’humour. En cela, le scénariste s’en donne à cœur joie en multipliant les situations absurdes à travers les détournements de la discipline romaine mais aussi les gags fondés sur le décalage entre la rigidité du système et l’esprit frondeur d’Astérix et Obélix. Chaque étape de la formation est un prétexte à de très nombreux jeux de mots, ainsi qu’un prétexte à la satire. De son côté, Uderzo accompagne ce déferlement comique par une mise en scène visuelle à la hauteur de son talent, croquant avec une ironie mordante les travers de l’armée romaine. Les principales victimes de cette mécanique comique sont sans conteste le centurion Hotelterminus et l’instructeur Belinconnus, chargés d’endurcir les nouvelles recrues. Rapidement dépassés par l’indiscipline involontaire mais dévastatrice de nos héros, ils sont poussés au bord de la crise de nerfs, pour mon plus grand plaisir. Leur autorité se délite à mesure que les entraînements tournent au chaos, révélant toute la fragilité du centurion et de l’instructeur prétendument infaillible face à deux Gaulois pressés et déterminés. Car Astérix et Obélix n’ont qu’une obsession, à savoir le temps.

« - Eh, vous deux ! J'ai dit que c'était la pause !

- Pas le temps ! Allons ! Allons !

- Mais c'est moi qui commande ici ! La pause ! Allez ! La pause ! La pause, quoi !

- Pause toujours ! Nous, on continue ! »

Conscients de l’urgence de la situation et du danger qui menace Tragicomix, ils cherchent par tous les moyens à accélérer les entraînements afin d’être rapidement validés comme soldats à part entière. Sauf que brûler les étapes bouscule inexorablement la hiérarchie et provoque une succession de catastrophes comiques, tout cela dans le seul but de pouvoir embarquer au plus vite vers l’Afrique du Nord et rejoindre le camp de Thapsus.



- Le bureau des renseignements ?
- Sais pas. Adressez-vous aux renseignements ; ils vous renseigneront.


Paradoxalement, cette tension permanente liée à l’urgence du sauvetage est habilement contrebalancée, en amont du récit, par l’un des passages les plus savoureux de l’album. Lorsque Astérix et Obélix, à Condate, décident de s’engager dans la légion romaine, ils se heurtent de plein fouet à l’absurdité tentaculaire de l’administration impériale. Tout commence au bureau des renseignements, censé éclairer les candidats sur les démarches à suivre. Mais loin d’apporter la moindre réponse concrète, ce guichet expédie aussitôt Astérix vers le bureau des effectifs, sans explication claire, ni le moindre souci d’efficacité. Au bureau des effectifs, même constat avec un désengagement total des fonctionnaires romains. Astérix est alors renvoyé vers le bureau du centurion Calendes, autorité supposément compétente pour valider l’engagement. Pourtant, loin de débloquer la situation, ce nouvel intermédiaire se contente de les réorienter vers leur point de départ. Astérix se retrouve ainsi de nouveau face au bureau des renseignements, bouclant une boucle administrative aussi absurde qu’inutile. Un parcours du combattant bureaucratique, où la paperasserie, l’incompétence et la rigidité des procédures se conjuguent pour ralentir toute initiative. Goscinny orchestre ici une montée en tension délicieusement comique, poussant Astérix à bout. Face à cette mécanique infernale, le petit Gaulois, d’ordinaire si maître de lui, finit par perdre patience et laisser éclater sa colère, offrant un moment jubilatoire. Plus qu’un gag, c’est une satire de nos institutions françaises, célèbres pour leur capacité à transformer les démarches les plus simples en labyrinthes interminables. Une ironie cinglante toujours actuelle aujourd’hui. Du côté des personnages, Astérix demeure fidèle à ce qui fait sa force depuis les débuts de la série à savoir un esprit vif, stratège et constamment en avance sur ses adversaires, parfois à bout de nerfs. Obélix révèle une facette plus intime et touchante. Pour la première fois, notre enrobé préféré tombe véritablement amoureux, et pas de n’importe qui, de Falbala, fille de Plantaquatix, jeune femme ayant étudié à Condate et dont c’est la toute première apparition dans la saga. Une intrigue sentimentale qui permet d’explorer un Obélix maladroit, naïf et profondément sincère, découvrant les affres de l’amour avec une innocence désarmante et une totale inexpérience émotionnelle. Ses tentatives pour séduire Falbala, notamment à travers l’offrande de « cadeaux » aussi encombrants qu’inadaptés, constituent des moments savoureux.


Mais le véritable cœur comique de l’album reste sans conteste dans l’entraînement romain et dans la vie quotidienne de l’unité à laquelle sont intégrés Astérix et Obélix. Il s’agit de la 1ère légion, 3ème cohorte, 2ème manipule, 1ère centurie, un empilement hiérarchique absurde composé d’une galerie de recrues aussi variées que mémorables. Ces nouveaux aspirants légionnaires, hauts en couleur, sont drôles. On y retrouve le Grec Plazadetoros, le Breton Faupayélatax, le Belge Mouléfix, le Goth Chiméric, et l’Égyptien Courdeténis, personnage délicieusement décalé, persuadé de séjourner dans une auberge de vacances plutôt que dans un camp militaire. Il est accompagné en permanence d’un traducteur chargé de relayer ses propos auprès de ses supérieurs. En cela, le traducteur est un running gag permanent brillant. À cette galerie s’ajoute une autre figure amusante avec le cuisinier de l’unité, qui se retrouve confronté à la difficile tâche de nourrir Astérix et Obélix avec des rations militaires peu appétissantes comprenant un mélange malaxé de blé, de lard et de fromage. « Faut pas te faire d'idées ; Plus les armées sont puissantes, plus la nourriture est mauvaise. Ça maintient les guerriers de mauvaise humeur. » Un plat que seul Faupayélatax semble apprécier. L’unité forme un ensemble parfaitement cohérent, où chaque personnage, du simple soldat au centurion Hotelterminus et à l’instructeur Belinconnus, participe à un équilibre comique d’une redoutable efficacité. Le périple en mer s’inscrit pleinement dans cette continuité. Puis vient le moment où l’unité foule enfin la terre d’Afrique, ouvrant la voie à de nouvelles péripéties, jusqu’à l’affrontement final. Une bataille, opposant une armée romaine menée par César à une autre armée romaine commandée par Scipion, constituant un sommet de chaos jubilatoire via un gigantesque affrontement fratricide où les camps se confondent, et où l’absurdité de la guerre atteint son paroxysme dans un joyeux désordre généralisé. Un bémol subsiste néanmoins : La terre d’Afrique, pourtant porteuse d’un potentiel exotique fort, est finalement peu exploitée. Ni le scénario de Goscinny ne cherche réellement à susciter l’émerveillement d’Astérix et Obélix face à ces nouveaux horizons, ni les dessins d’Uderzo ne s’en emparent pleinement, se contentant souvent de décors de fond sans véritable inspiration ni identité marquée. Un manque regrettable, tant cette destination aurait pu offrir un dépaysement plus marqué et enrichir encore davantage l’aventure.



CONCLUSION :


Astérix Légionnaire en tant que dixième tome s’impose comme un album drôle et généreux, où René Goscinny déploie un récit engageant, portée par une galerie de personnages inoubliables et une mécanique comique d’une efficacité redoutable. Malgré une exploitation inexistante de son décor africain, qui sans cette erreur aurait pour ma part valu la note maximale, l’album brille par son regard incisif sur l’institution militaire, la bureaucratie et l’absurdité de la guerre, tout en offrant à Obélix une profondeur émotionnelle inédite.


Engagez-vous, qu’ils disaient !



- Ah ! Voici le quartier général de la Légion romaine… Attends-moi ici ; je ne te fais pas confiance. Il faut être aimable.
- On ne passe pas ! Si tu veux t’engager gaulois, fais la queue avec les autres.
- Veuillez m’excusez… c’est simplement pour un renseignement.
- Fais la queue, j’ai dit !
- C’est que je suis pressé !
- Veux pas le savoir !
- M’énerve !... M’énerve, par Toutatis ! « « PAF ! » » Non, mais !...
- Ben, je ne vois pas en quoi l’amabilité d’Astérix est différente de la mienne !...

B_Jérémy
9
Écrit par

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le 19 janv. 2026

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