Il y a cinq ans, l’auteur Florent Silloray restituait en bande dessinée le journal de guerre de son grand-père, dans un one-shot au regard à la fois historique et autobiographique : « Le Carnet de Roger ». Il revient maintenant, toujours dans une veine documentaire, sur la vie tumultueuse de Robert Capa, célèbre photographe de guerre. L’occasion de s’attaquer à nouveau au difficile exercice du biopic, d’autant plus délicat que la figure développée ici est loin d’être inconnue. Fidèle à lui-même, l’auteur conserve malgré tout cette narration chargée d’admiration, de lucidité et de détails.
Scénario : Le sous-titre « L’étoile filante » prend rapidement son sens à la lecture : en plus de vingt ans d’activité professionnelle jusqu’en 1954, Capa couvre la guerre civile espagnole, l’invasion de la Chine par les japonais, le Blitz de Londres, le débarquement américain en Sicile et en Normandie, pour finir tué par une mine en Indochine. En 80 pages, Silloray relate ces moments forts de la vie du photographe, pour surtout y insuffler un intimiste qui l’éloigne suffisamment des sentiers battus. Sans prétendre l’exhaustivité, Silloray cadre avec justesse de nombreux angles biographiques : le combat de Capa pour l’indépendance des photographes par la création de l’agence Magnum, ses errances aux jeux d’argents, sa romance éperdue avec Ingrid Bergman… Tout s’articule néanmoins autour d’un événement dont Capa ne se remis jamais : la mort de sa compagne Gerda sur le champ de bataille espagnol. Elle hante dès lors chacun de ses voyages, chacune de ses rencontres, et l’audace du photographe sur le front peut dès lors s’apparenter à un instinct suicidaire.
Dessin : Les détails historiques sont principalement développés par les décors rigoureusement documentés de l’auteur. S’érigeant en dessinateur de guerre, il suit les traces du photographe à travers le monde et place ainsi sa démarche en adéquation avec celle de Capa : retranscrire au plus près les grands bouleversements du XXème siècle. Avec une plume aiguisée, des expressions soignées et une mise en couleur en bichromie sépia, l’auteur prône l’efficacité et l’atmosphère des séquences, dans un réalisme plus sensuel que rigoureux. La scène du débarquement à Omaha Beach, dans des teintes plus grises, permet enfin de renouveler brièvement une palette quelque peu monolithique, en retranscrivant pertinemment la fébrilité du photographe sur les plages normandes criblées de balles.
Pour : En faisant de Capa le narrateur de sa propre vie par une voix-off constante et habitée, Silloray s’efface pour mieux découvrir la conscience de Capa, ses souffrances, tout en décrivant moult détails étonnants. Les très rares moments où la voix du photographe se tait sont pourtant les plus marquants : son entrevue avec Alfred Hitchcock est délectable, et ce bref flash-back sur l’enfance du photographe chargé d’émotion...
Contre : ...Cette voix-off, si elle permet donc une plongée subjective et une compréhension plus profonde de Capa, s’impose de manière trop systématique, à chaque case. Dégraisser un peu certaines vignettes de ces pavés narratifs parfois imposants aurait permis quelques respirations salvatrices.
Pour conclure : Si ce biopic a un grand intérêt dans sa dimension purement historique, traversant une époque et des événements cruciaux du XXème siècle, l’échelle humaine est la plus remarquable. Le portrait simple d’un homme rongé de contradictions jusqu’à la moelle, artiste de renom consumant son argent dans le poker, qui resta incapable d’échapper à son destin : celui de ne jamais refaire sa vie avec une autre femme, décédant là où il se sentit toujours le plus vivant, sur le front, appareil photo à la main.