Logicomix est une de mes acquisitions d'Angoulême 2011. C'est aussi pour le moment ma découverte la plus intéressante. Étonnant à première vue pour un roman graphique qui retrace l'histoire de la logique, sujet qui n'est certes pas banal, mais avouons le, pas non plus vraiment palpitant au premier abord. Et pourtant les quatre auteurs de ce très joli pavé de 340 pages sont parvenus à faire de ce matériau improbable un très bon roman graphique, novateur par bien des aspects, aussi intelligent que beau et aussi rythmé qu'instructif. Une fois n'est pas coutume, l'objet mérite une petite dissection en règle pour bien prendre la mesure de sa très riche originalité.
Premièrement le fond. Les auteurs ne le cachent pas, l'objectif de l'ouvrage était d'exposer l'histoire moderne de la logique, en se focalisant sur la problématique majeure qu'à constitué au début du XXe siècle « la quête des fondements des mathématiques ». Il s'agissait donc pour eux de transmettre au lecteur une certaine quantité d'informations très spécifiques qui n'auraient probablement touché qu'une rare élite particulièrement intéressée par le sujet si ces données avaient été compilées dans un essai ou un traité, ou absolument personne si la piste du roman classique avait été suivie, tant le risque était grand de produire une histoire aride et sans saveur.
Deuxièmement les partis pris narratifs. Le recours à une narration à multiples niveaux est réellement ingénieux et apporte au récit une fluidité qui n'aurait probablement pas pu être atteinte autrement (les auteurs se mettent en scène en train de créer la bande dessinée, BD qui relate une conférence donnée le 3 septembre 1939 par Bertrand Russel dans une université américaine au sujet du rôle de la logique dans les affaires humaines, conférence durant laquelle Bertrand Russel lui-même expose les événements marquants de sa biographie personnelle et de l'histoire de la « quête des fondements des mathématiques. »). Cette structure complexe en apparence est rendue limpide par le recours au format « graphique » et renforcée par d'astucieux artifices de mise en page ou de colorisation qui permettent de distinguer implicitement (je ne l'ai réalisé qu'une fois le livre terminé) les différents niveaux de narration : encadrement des cases (détouré à angles arrondis, encadré à angles carrés...), couleur de fond des pages, codes couleur dans les cases (noir et blanc pour les illustrations/exemples...).
Au centre de cette structure en forme de poupées russes se trouve la biographie de Bertrand Russel qui fait un peu figure de « héros » de l'histoire. Bien que ce choix ait obligé les auteurs, qui le précisent en postface, à certaines approximations historiques voire à quelques inventions, il donne tout de suite à un sujet très théorique une dimension humaine qui transporte le lecteur du monde des idées vers celui des faits.
Le message principal véhiculé par le livre, enfin, est très intéressant. Bien sûr, Logicomix met en avant la logique comme un outil scientifique puissant qui trouve d'innombrables champs d'applications, dont par exemple celui de la prise de décisions en matière d'affaires humaines. Pourtant, « quand la logique se fige en théories globales et apparemment parfaites, elle peut se transformer en arnaque très perverse ! ». Nous avons désormais quelques clés pour en prendre la mesure.