À bout de souffle est un mélange de beaucoup de choses : beaucoup de genres, beaucoup d'arts, c'est un hommage, un renouveau et finalement une référence.
Godard commence son film par nous informer que le film est dédié à la Monogram Picture et nous présente finalement un pastiche des films standardisés hollywoodiens, un film de gangsters de série B adaptés aux rues de Paris. Godard respecte tous les éléments narratifs pour correspondre au film noir : le voyou, les policiers, le pistolet, le meurtre, les amants, mais aussi la notion du destin, de la mort et de la trahison.
Sauf que ! Toutes les actions se passent dans les rues de Paris, à la lumière naturelle du jour. Les jump cut révolutionnent l'esthétique et tranchent avec la tradition de la qualité de l'époque : bienvenue dans la Nouvelle Vague.
Le passage du début dans lequel Jean-Paul Belmondo regarde le spectateur droit dans les yeux et lui dit d'aller se faire foutre est bien représentatif de cette liberté insolente que prend Godard. Et comment rester insensible devant tant de liberté ! Contrairement à ce que le titre pourrait laisser entendre, À bout de souffle nous donne un grande bouffée d'oxygène, c'est un vent nouveau et frais qui fait du bien.
Et malgré le temps qui a passé sur ce chef d’œuvre, j'ai trouvé de l'insolence dans la manière de filmer et de jouer qui nous libère et nous bouscule. Je me suis retrouvée projetée dans une réalité brute et insoumise. Godard joue avec les ruptures et les tons. La dramaturgie traditionnelle est éclatée en mille morceaux. Les dialogues sont jouissifs, le film est drôle, poétique, noir, dramatique, tout à la fois. Le look décontracté et informel, l'humeur insouciante et sans gène rendent les personnages attachant à leur manière. Le montage elliptique et déconstruit (les règles de la continuité ne sont pas respectées - de même que dans cette critique...) perturbent le spectateur en nous faisant sauter d'un plan à l'autre. La scène du meurtre se déroule en cinq plans très courts et sans raccords, le spectateur a presque du mal à suivre, cela donne le sentiment d'un meurtre rapide, incohérent et spontané. Dans le reste du film, même les dialogues ont l'air entrecoupés, les protagonistes ne se répondent pas de manière fluide et ordonnée, mais de manière très naturelle et vraie.
Le scénario et la sensibilité mettent très bien en valeurs la vie parisienne de l'époque. Godard insert toutes sortes de références artistiques très importantes pour l'époque. Références musicales, littéraires, photographiques et de peintures. Ces références viennent à la fois dans les dialogues, dans les images en citations et même dans l'intrigue : l'art est au cœur de la vie parisienne. Godard met aussi en scène le cinéma, il le questionne, le met en abyme, il en fait l'hommage.
La critique de France Observateur du 24 mars 1960 résume parfaitement mon ressenti : "Sur le scénario de François Truffaut, Jean-Luc Godard nous a donné avec "A bout de souffle", le film le plus "dingue", mais aussi le plus cohérent, le plus profondément logique du jeune cinéma français".