Drive représente, probablement, l’un des films les plus cultes de ces dernières années. Le charisme transpirant de Ryan Gosling, les bruits de moteur, son histoire torturée, ont contribué à cette réputation, tout en n’empêchant pas le film de demeurer quelque peu énigmatique, particulier, ce qui est d’ailleurs logique, avec la présence de Nicolas Winding Refn derrière la caméra. Et si c’est probablement son film le plus hollywoodien, le plus « mainstream » , il n’est pas question d’y voir un quelconque relâchement de la part du réalisateur danois.
La mise en place est rapide. La première séquence, mettant en scène un casse impliquant notre héros, plante déjà le décor du film. En quelques minutes, Nicolas Winding Refn propose une leçon de maîtrise et de création d’atmosphère, donnant immédiatement une véritable identité à son film, appuyant son côté très viril, tout en imposant cette esthétique très léchée, mélancolique et presque onirique. Ici, le cinéaste danois ne cherche pas à trahir son cinéma, il ne vient pas s’agenouiller face aux chantres de l’immense industrie cinématographique hollywoodienne. Il a retenu son premier échec vécu avec Inside Job, mais il a parfait son art pour venir taper du poing sur la table et montrer qu’on peut faire quelque chose d’accessible pour un grand public, mais d’une grande valeur cinématographique.
Ces associations de bleu et de jaune d’une beauté rare, ces scènes nocturnes multicolores, ces mouvements de caméra et cette tendance à appuyer certains plans contribuent parfaitement à construire la beauté esthétique de Drive, mais il n’est pas question d’en faire une coquille vide. Comme dans tous ses films, en commençant par les Pusher, en passant par Bronson puis Valhalla Rising, Nicolas Winding Refn met en avant un personnage marginal, inadapté à la société, vivant dans l’ombre. Le personnage campé par Ryan Gosling est un homme qui n’exprime ses pensées qu’au minimum, cherchant à vivre de la manière la plus droite possible, à tout calculer, mais qui doit, subitement, apprendre à composer avec une déraison inhérente à la nature humaine pour continuer son chemin de croix. Le choix de son métier, celui de cascadeur, n’a d’ailleurs rien d’un hasard. Il est celui qui doit prendre les risques, renoncer à son intégrité, et tout calculer pour que tout se déroule sans accroc, pour le plan échafaudé, et pour lui-même.
Dans Drive, Nicolas Winding Refn propose une superbe réactualisation des grands films noirs d’époque. Ici sont exposées des scènes nocturnes et des personnages marginaux qui incarnent toutes les dérives humaines, lesquelles sont pourtant naturelles. Le personnage principal est un homme carré et droit, mais cela ne l’empêche pas de contribuer à des combines pour des voyous, car c’est ce qu’il sait le mieux faire. Les mafieux opèrent dans l’ombre et font valoir leurs intérêts à coups de règlements de compte sanglants. Dans ce tableau sombre et inquiétant, l’amour devient le facteur inattendu qui bouleverse les rapports de force et transforme le conducteur en un justicier solitaire et impitoyable qui ramènera la balance à l’équilibre. Tel le scorpion, il est silencieux, opère à l’abri des regards, mais il risque de piquer à tout moment, car c’est dans sa nature, et à ce moment, rien ne pourra vous sauver.
Drive est, sans conteste, une véritable claque esthétique qui recèle de nombreux plans iconiques. Beau, poétique, mélancolique, torturé, envoûtant et violent, il hypnotise son spectateur pour mieux l’embarquer dans cette course nocturne dont on ne sait pas jusqu’où elle nous mènera. Rappelant aux grands heures du film noir, Nicolas Winding Refn signe ici un de ses films les plus aboutis, qui aurait pourtant pu être l’un de ses plus aseptisés mais où, finalement, la patte du cinéaste influe sur chaque plan pour mieux nous saisir. Ici, Ryan Gosling montre tout son talent d’acteur, que beaucoup critiquent et qui, pourtant, est indéniable. Son expression, certes souvent très figée, ne manque pas de laisser apparaître des nuances parvenant à montrer toute la complexité du héros. Avec cette BO electro captivante, comportant notamment le morceau devenu culte de Kavinsky, Nightcall, Drive est de ces films qui rappellent que le cinéma est avant tout et surtout une question de sensations et d’impressions, et qu’une fois celles-ci stimulées, la magie opère.