On pourrait voir dans "Fairytale" le quatrième volet de la trilogie qu’Alexandre Sokourov consacrée aux "grands hommes" du 20ème siècle. Mais c’est bien plus que cela. Dans un purgatoire qui tiendrait d’un Colisée en ruines, envahi d’arbres et de statues minérales, dans un premier temps, de l’ordre de l’imagerie romantique du 19ème siècle, puis devenant esthétiquement tout autre chose, les fantômes des "grands hommes" du 19ème et du 20ème siècle errent sans fin, s’invectivant, ressassant pour beaucoup leurs idées putrides, se dédoublant. Enfin, pas que ces hommes là. Car Sokourov a la malignité d’y placer un Jésus geignard qui se demande quand son père va enfin le rappeler. Il faut un certain culot pour représenter cet homme allongé, en souffrance, et à cet endroit. C’est le reniement de la résurrection telle que la Bible nous la narre. Sokourov a utilisé de vraies images d’actualité d’époque qu’il a incrusté dans sa vision du purgatoire (à partir d'images d'archives et de la technologie du deepfake, consistant à créer à l'aide de l'intelligence artificielle une image ou une vidéo d'êtres humains à partir d'autres images et vidéos préexistantes ©Wikipédia), tout en écrivant les dialogues propres au film. C’est, à par eux, souvent l’image d’une foule compacte triturée jusqu’à l’abstraction, des oppositions vertigineuses, entre la netteté des personnages pré-cités et cet océan humain qui tend les bras et d’où émerge de façon récurrente le soldat vengeur. C’est ce ciel zébré d’éclairs blancs silencieux qui d’un coup s’embrase d’une lumière orange (le film est en noir et blanc), qui évoque l’explosion d’une bombe. Le film est parsemé de répliques ironiques, de situations burlesques et anachroniques (Churchill et son énorme téléphone portable, Hitler faisant exploser un vieux moulin à vent, quelqu’un disant, il faudrait appeler Cervantès…) Fairytale est donc loin d’en être un, mais propose des images inouïes, un montage savant de gravures qui deviennent paysages, des architectures incroyablement blanches et tranchantes, hérissées qui s’opposent au magma de pénitents tout cela baignant dans un flux permanent de brouillard, donnant un onirisme à ces images déjà complexes. Sans doute le film le plus expérimental d’un auteur qui cherche, inlassablement. Une bande-son complexe accompagne avec osmose le film. Je vous laisse deviner qui entrera au paradis.