Culte ou pas, historique ou pas, lent ou pas, Hiroshima mon amour est un film en effet insaisissable. S'il est une porte d'entrée vers un cinéma qui se moquait du monde et du spectateur, Hiroshima mon amour n'est pas pour autant un film de la Nouvelle Vague. Il est clair, et pour atteindre cette clarté il réduit la situtation à sa plus simple expression. Les personnages ? Une actrice, un architecte. La fable ? Elle aime un homme à Hiroshima. L'enjeu ? Va-t-elle partir ou va-t-elle l'aimer ?
Il est impossible de s'y perdre, on avance en ligne droite sur le fleuve qui traverse la ville martyre de la seconde guerre mondiale, portée par des paroles, un quasi-monologue écrit par Marguerite Duras. Et ce langage particulièrement écrit est l'enjeu majeur du film, qui, personnellement, m'était impérativement conseillé pour réfléchir sur mon rapport au langage dans l'écriture dramatique — un rapport où se confrontent une écriture très stylisée et des paroles très courtes plus naturelles. Et, plus que vers Resnais, ce film est ma toute première porte d'entrée vers Duras. Le nom de ma pièce, dont le lien avec ce film est peut-être trop longtemps resté inconscient ? Misanthropie mon amour.
Comment peut exister à l'image et à la voix une langue extrêmement écrite ? Les frontières sont minces. Est-ce que le film se place dans notre réalité et présente une femme folle au point de parler comme Marguerite Duras écrit ? Est-ce que sa condition d'actrice, et donc de personnage de cinéma qui a les pieds dans le cinéma, l'autorise à être écrite ? Est-ce que ce langage est le langage courant des personnages, et est-ce qu'ils ont conscience qu'ils ne parlent pas une langue orale et rapide du cinéma naturel ? Il y a une réplique qui vient bouleverser tout cela et offrir tous les questionnements possibles au spectateur. Lui " Quand tu parles, on ne sait jamais si tu mens, ou si tu dis la vérité. "
Cependant toute cette poésie du texte est extrêmement claire, et tout résonne aux oreilles du spectateur. On peut faire infiniment beau en étant court, et infiniment poétique en étant clair. Le travail d'écriture est précis, fin, travail d'orfèvre inspirant pour tout auteur. Il embarque l'auteur dans des images réelles, horrifiques parfois quand elles n'hésitent pas à montrer les séquelles de la bombe H, et les mots ne se rajoutent que rarement dessus. Rien n'est inutile dans ce film, Duras a compris le poids des mots quand ils sont maniés avec talent, et Resnais celui des images. Mais le film, lui-même, est gratuit. Et c'est justement parce qu'il est œuvre d'art qu'il a le droit d'être faux ; il est conscient de ne pas être la réalité, et si un spectateur a besoin de s'approcher au plus près de la réalité, et bien qu'il la vive, elle est là, il n'a pas besoin de cinéma. Sans utiliser de métathéâtralité, de chute du quatrième mur, de facilités godardiennes vomitives, Resnais utilise avec talent les moyens du cinéma (les acteurs, les décors, l'enchaînement des images, le montage, les corps) pour créer un objet cinématographique à part entière. Et pour nous rappeler que nous sommes au cinéma et que tout ce que le film nous demande est de nous laisser porter, le seul moyen utilisé est le langage. À lui seul, le texte est suffisamment efficace pour nous faire croire que ce qu'on voit est non pas la réalité ; non pas une anti-réalité où tout est permis comme celles où se masturbent des pseudo-héritiers de cette époque là ; mais notre réalité transposée dans l'art.
Hiroshima mon amour témoigne de ce que devrait être toute œuvre d'art, notamment de théâtre et de cinéma, arts du visible s'il en est. Le premier repose peut-être plus sur les mots, le deuxième peut-être plus sur les images. Si la Nouvelle Vague s'était reposée sur moins de facilités et avait, justement, aimé voir des films, le spectateur de cinéma serait conscient depuis longtemps de ce que doit être toute réelle œuvre d'art : rien d'autre qu'une traduction de notre monde dans le monde de l'art.