Suite à la claque artistique et chaotique que fut Tetsuo en 1989, c'est la célèbre société de production Shochiku qui fait appel à Shinya Tsukamoto pour adapter le manga Yôkai Hunter, créé en 1974 par Morohoshi Daijirô. Aux côtés de ce dernier, Tsukamoto prend un malin plaisir à injecter sa vision dans un script de texture relativement classique et dont le fil narratif s'inspire principalement des légendes de fantômes et autres démons propre à la culture nippone.

En 1991, le triomphe commercial du fameux Ring de Hideo Nakata n'a pas encore lancé la mode des spectres féminins qui vont terroriser la planète. De ce fait, Hiruko the Goblin anticipe de 7 ans un phénomène cinématographique qui va malheureusement s'étendre jusqu'à l’écœurement.

Un adolescent éperdument amoureux d'une élève de son lycée découvre qu'elle est finalement un esprit maléfique qui prend la forme d'une araignée hideuse pour arracher la tête de ses potentielles victimes. Aux côtés d'un camarade de classe féru de mythologie, notre romantique adolescent va découvrir que le sous-sol de son lycée abrite un nid de démons...

Persuadé de créer un véritable film de studio, Shinya Tsukamoto entreprend le projet avec l'idée de réaliser un long-métrage tout à fait classique. En ce sens, la déception sera de taille puisque la Shochiku le pousse ouvertement à faire du "Tsukatomo" sans ne jamais le brider ou le limiter. Le cinéaste se retrouve donc pour la première fois à la tête d'une équipe de professionnels, issue de la Tōhō, pour réaliser une œuvre personnelle, bien qu'elle soit l'adaptation d'un manga, dotée d'un confortable budget.

Véritable "peintre de la campagne", comme aime le décréter l'immense Jean-Pierre Dionnet, le jeune Tsukamoto livre ici une image champêtre idyllique, à 100 000 lieues du profond dégoût qu'il démontre envers l'architecture urbaine dans ses précédentes œuvres. Un regard bucolique empreint de pureté que le cinéaste s'amuse à souiller de monstruosités, symbolisant ainsi une nature perpétuellement dévastée par l'urbanisation de l'Homme.

De ce fait, le thème du spectre paraît presque secondaire dans la vision du cinéaste qui se prête néanmoins au jeu des légendes de fantômes qui peuplent la littérature classique nippone depuis de nombreux siècles. Influencé par cette dernière, Tsukamoto conserve la représentation féminine habituelle et propre à la culture japonaise, évoquant bien évidemment les frustrations d'une sexualité hétérosexuelle aux travers d'une inépuisable source d'émotions faisant apparaître perversion et sadisme fantomatiques. Et bien sûr, seule la femme, surtout belle et désirable, ne pouvait qu'illustrer ce mauvais rôle aux yeux de ces messieurs ^^

En métamorphosant son héroïque lycéen en amoureux transi, l'émérite féministe qu'est Shinya Tsukamoto parasite ici les légendes culturelles de son pays en y injectant une douce poésie, certes funèbre, mais remarquablement poignante pour atténuer un propos traditionnel vieux comme le monde.

Si tous les films de commandes étaient de cet acabit, le cinéma populaire n'en serait que bien plus valorisé.


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le 9 juin 2023

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