Adapter un classique de la littérature française n’est pas une tâche aisée, surtout quand en résulte un film de 2h30 dont la durée pourrait laisser plus d’un indécis sur le carreau. Pourtant, Illusions Perdues vient vous cueillir en proposant une intrigue riche et rythmée qui a beaucoup de choses à raconter.
Tout débute dans la campagne charentaise, près d’Angoulême, où un jeune poète en herbe écrit dans les champs, probablement dans l’espoir de devenir un jour un poète reconnu. Travaillant en famille dans une imprimerie pour survivre, il y édite un exemplaire de son premier recueil de poèmes, qui attire l’attention d’une marquise avec laquelle il entretient une relation plus qu’amicale, également teintée d’admiration. Le petit roturier se présente face à la noblesse, tente de s’extirper de sa condition par ses écrits et par son nom d’emprunt, hérité de sa mère, et aspire à la grande vie parisienne. Avec des rêves et ses espoirs, Lucien tente l’aventure, découvrant un monde très différent du sien, dans lequel il va chercher à se faire une place.
Illusions Perdues vient nous offrir une vision de la société sous la Restauration, où la noblesse a repris sa place, vivant de grandes réceptions, de manières et de compliments mutuels pour se complaire dans une opulence ostentatoire. Lucien rêve de cette noblesse, notamment à travers le personnage de la marquise Louise de Bargeton, mais cette vision restreinte qu’il avait dans sa campagne charentaise va vite se heurter à celle qu’il va découvrir à Paris, une noblesse bien plus hostile, intolérante et impitoyable. Le poète, manipulateur de belles lettres pour de belles personnes, doit se résoudre à redescendre l’échelle à sa base et à s’orienter vers le journalisme, prenant en même temps sa revanche sur une caste qui l’a repoussé. Là, il découvre tous les rouages d’un métier et d’un système loin d’être à l’image des idéaux qu’il cultivait. Combines manipulations, chasse aux polémiques, mauvaise foi, Illusions Perdues vient illustrer le fonctionnement d’une société rongée par le mensonge et la tricherie, n’hésitant pas à faire des échos directs et non dissimulés à notre propre époque.
Le titre du film, Illusions Perdues, vient directement faire référence à la candeur de Lucien, à sa vision naïve des choses, à la fidélité à ses principes et à l’intégrité dans un milieu qui en est dépourvu, à tous ces espoirs déçus. Tout au long du film, les différentes péripéties seront accompagnées d’une voix off que l’on finit rapidement par identifier. Une voix off souvent critiquée dans sa propension à altérer la subtilité dont peut faire preuve le film mais qui vient surtout rapprocher le film du roman d’origine en introduisant une dimension descriptive supplémentaire, et qui lui insuffle également du rythme, ôtant au maximum les temps morts. Car, malgré sa durée, Illusions Perdues maintient une cadence élevée, comme dans une volonté de montrer que Paris n’a pas attendu le XXIe siècle pour vivre à cent à l’heure, illustrant toute la frénésie de ce monde.
Loin d’un certain cliché du film à costumes, Illusions Perdues parle de cette époque mais aussi de la nôtre, qui continue à connaître les mêmes tares, comme la chasse aux polémiques avant tout, mais aussi les fractures sociales toujours plus importantes entre personnes de milieux différents. La distribution est aussi fournie que de grande qualité, à commencer par Benjamin Voisin qui continue son ascension en tenant avec succès le premier rôle, mais aussi Cécile de France, toute en sensibilité, Jeanne Balibar toute en cruauté, Xavier Dolan tout en élégance et en froideur, Vincent Lacoste tout en sarcasmes et en impertinence, Gérard Depardieu tout en ampleur et en franchise, Salomé Dewaels toute en authenticité, André Marcon tout en sous-entendus, ou encore le regretté Jean-François Stévenin dans un rôle étonnant, marionnettiste dans un vaste cirque. Prenant, dense, riche, mené tambour battant, Illusions Perdues s’avère une excellente découverte qui mérite votre attention.
PS : Je promets de n’avoir reçu aucun pot-de-vin de la part du réalisateur pour avoir écrit cette critique.
Critique écrite pour A la rencontre du Septième Art