Zac Efron qui parvient à nous arracher une larme. Qui aurait misé là dessus il y a quinze ans ? Lorsqu'il se trémoussait dans la saga High School Musical, qu'il retapissait de son visage les murs des chambres d'adolescentes en rut, ou était la tête d'affiche de ces comédies mielleuses pour teens américains. Que de chemin parcouru depuis. Après avoir su s'affranchir de son image et rigoler de lui même avec les bas du front mais sympathiques Nos pires voisins et Baywatch, il s'était fait remarquer dans le poisseux Extremly Wicked, où il prêtait ses traits et son charme au célèbre tueur en série Ted Bundy. Il semblerait bien que cinq ans plus tard, la métamorphose soit achevée. Physiquement d'abord, il troque son corps de playboy des temps modernes pour celui presque difforme et monstrueux du catcheur Kevin Von Erich. On retrouve ainsi la dimension foraine que constitue le catch, où des corps extraordinaires, au sens littéral du terme, sont exhibés et mise en scène pour créer un spectacle démesuré. Psychologiquement ensuite, l'acteur faisant preuve d'une retenue et d'une sensibilité à fleur de peau qu'on ne lui connaissait pas. Tour à tour arrogant, ambitieux et naïf, il finira désarmé, les yeux embués de larmes comme ceux du spectateur, acteur d'un destin à la démesure du personnage.
Bien qu'inspiré d'une histoire vraie, il serait criminel d'en révéler plus pour ceux n'ayant que peu d'affinité avec ce sport ou son passé. Deux heures durant il sera question de la famille Von Erich, où le père puis les fils furent des légendes du catch : leurs joies, leurs peines, leurs drames. Un biopic en bonne est dû forme, classique même diront les plus cyniques, qui cache pourtant bien plus que cela. Au départ, c'est un réalisateur quarantenaire qui a à cœur de raconter le parcours atypique de cette famille américaine. Peu prolifique avec seulement trois longs métrages en treize ans, ses œuvres précédentes n'ont pourtant pas laissé indifférent. Martha Marcy May Marlene a fait sortir Elizabeth Olsen de l'ombre de ses sœurs, quant à The Nest, il est reparti de l'édition 2020 de Deauville auréolé du Grand prix, du prix de la critique et du prix de la Révélation, rien que ça. Bien qu'il ne soit pas l'élément central de la promotion de The Iron Claw, Sean Durkin ne vient pas de nul part. Soutenu par la boîte de production du moment, A24, il est désormais temps pour lui de se faire connaître du grand public.
L'atout du film, c'est qu'au delà d'une histoire émotionnellement forte et singulière, Durkin a réussi à en tirer toute la sève pour bâtir un scénario d'une efficacité assez prodigieuse. Il condense en seulement 2h10, dix ans de la vie d'une famille, en réussissant l'exploit de faire exister tous ces personnages devant sa caméra. Chaque péripétie, chaque confrontation fait progresser le récit, permet d'avancer dans le temps sans accroc, sans avoir besoin d'en rajouter, comme un résumé parfait de chaque époque. En plus des quatre frères, dont il parvient à afficher la solidarité à toute épreuve et faire ressentir ce lien unique qui les lit, les personnages plus secondaires ne sont pas en reste. Les parents, notamment la mère, marquent les esprits malgré un temps d’apparition assez limité. Grâce à son talent d'écriture et à une mise en scène dédiée à ses personnages, il caractérise chacun, avec ses forces et ses faiblesses. Sa direction d'acteurs irréprochable lui permet de tirer le maximum de ces derniers, chacun se rendant indispensable à la progression du récit et immédiatement identifiable.
Sobre sans être plate, la réalisation n'a de cesse de travailler ses cadres et le placement de ses protagonistes, de sorte à renforcer leurs liens ou amorcer les dissensions familiales. Le montage achève de transformer l’œuvre en prophétie funeste, jouant astucieusement de la temporalité pour nous faire oublier le temps qui passe, mais seulement les blessures qui restent. En filigrane se pose également un regard sur la masculinité, sa légitimité, ses codes, dans un univers où elle ne cesse d'être exacerbée. Durkin questionne son enracinement et son fonctionnement, cette façade de marbre prête à se fissurer à chaque seconde. Le catch n'est que le miroir difforme d'une société américaine où le spectacle n'est pas qu'un simple divertissement mais une composante essentielle de son ADN. Après tout, quoi de mieux qu'un ring, des combats et des musculatures surréalistes pour s'interroger sur les larmes d'un homme.
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