"ScareCrow"; éloigner l'image action...
Au travers de deux films essentiels et caractéristiques du cinéma américain des 7O's, Jerry Schatzberg va définir ce qui sera qualifié à posteriori par la critique de nouvel hollywood. Si le mode de production est bien éloigné de ceux initiés par Coppola et Lucas dans l'ouest; les films de Schatzberg sont porteur par leur propos et leurs intentions esthetiques de l'essence de ce courant déterminant de la cinématographie nord-américaine.
Le nouvel Hollywood se caractérise par la présence de marginaux dans son paysage filmique. Les délaissés de la société dans l'exceptionnel "Rain People" de Coppola, les parias d'un monde aseptisé dans le fameux "THX1138" de Lucas, l'impuissant Clyde et la peu farouche Bonnie du regretté Arthur Penn, les petites frappes du "mean streets" de Scorcesse ou les anti-belicistes de "Greetings" chez DePalma.
Le marginal définit cette époque. A la suite du communautarisme des 6O's, l'individualisme revient en force, le utopies ont déçu en excluant plus qu'elle ne réunissait par l'imposition d'un mode de pensée uniforme.
Les communautés persistent, elles ne sont alors plus q'une structure permettant par la réunion l'intérêt individuel de chacun. Et après une décennie de banalisation de la drogue, celle-ci se fait plus dur et les paradis qu'elle a ouvert dans les communautés installés en campagne deviennent des enfers dans la réalité urbaine. C'est ce que montrait en cherchant à se détacher au mieux du point de vue le premier film du cinéaste.
Schatzberg choisit à nouveau de dépeindre un extrême de la marginalisation en faisant de deux vagabonds les personnages centraux de son histoire. L'un se méfie du groupe, l'autre semble le craindre mais alors que malgré ce premier sentiment celui-ci ne demande qu'à être apprécié, le second souffre d'une certaine misanthropie, leur sentiments semblent pourtant très proche tant dans leur expressions que dans leur cause
Le groupe ne peut-être qu'une entité hostile que celui-ci soit la réunion d'un ensemble de marginal(le viol dont sera victime Max en prison), ou un simple rassemblement d'humain dans un lieu dédié à une activité précise(le dinner dans lequel nos deux personnages ressentiront immédiatement une certaine hostilité).
Le seul refuge est celui du couple, et encore puisque l'on verra que celui-ci ne peut-être un repos que pour un temps, l'accoutumance à cette situation menant à l'agacement puis à la haine et au mensonge.
Gilles Deleuze signifiait la rupture entre modernisme et classicisme par la crise de l'image action et le passage à l'image temps. Hors autant "Panic in Needle Park" que "Scarecrow" sont deux véritables oeuvres de la crise de l'image action.
On y retrouve une forme hiératique dans ce que le philosophe qualifiait de forme ballade. Les deux personnages sont bloqués dans une errance dont on ne comprend pas les tenants et dont les aboutissants resteront flous tout au long du métrage.
Il y aussi ce désamorçage constant des liens logiques. Pourquoi les personnages font-ils ça, les buts qu'ils évoquent ne semblent pas motiver véritablement leur fin, et même le fils de Lion et les retrouvailles avec celui-ci ne semblent qu'être le prétexte à une errance infini.
Nous sommes en pleine perversion des formes classiques: qu'est ce que "Scarecrow"? Un road-movie hésitant? Un drame bâtard? Une comédie burlesque partielle? Si le passage à l'image temps se caractérise par cette négation des formes classiques, c'en est encore plus vrai pour les films du nouvel Hollywood qui ne cessent de convoquer multitudes d'influences disparates.
Et bien sûr, il y a l'image temps, que s'écoule t-il dans la séquence d'ouverture du film si ce n'est du temps? Aucune action déterminante à l'évolution dramatique du film, la rencontre entre les deux hommes s'et produite à la première image pas la peine de plus développer. Pourtant le réalisateur tient à nous montrer ce temps. Dispositif identique lorsque Max venge Lion. On se doute de la brutalité du passage à tabac qu'est en train de vivre le tortionnaire de Lion, mais le réalisateur pose sa caméra dans une valeur d'ensemble, on n'aperçoit que deux corps derrière des barrières. Au final la sanction est quasi invisible, mais le temps de celle-ci semble indispensable à exprimer, peut-être pour expliciter le lien profond entre les deux personnages.
Car "Scarecrow" n'est pas uniquement un chef d'oeuvre esthétique. Il est un film profondément humain ou les sentiments n'ont droit d'exister que dans leur forme les plus poussées. Lion est un enfant dans un corps d'homme, par ce statut, il ressent tout le spectre émotionnel tel quel; avec une entièreté désarmante et une force incroyable. naïf il devient victime ne sachant pas se défendre, en recherche d'affection, il devient jaloux lorsque celle-ci se déporte, confronté à une dure réalité même mensongère, il se crée à son tour un mensonge pour résister à la cruauté du monde qui finalement va l'emporter.
Max n'est pas en reste; sauvage, farouche, rude...Il se montre compatissant de manière extrêmement profonde. Provoquant de la peine au spectateur par son manque de finesse qu'il pâlie par sa masse physique et son charisme,Max montre la fidélité en amitié et l'abandon à ses proches que l'on imagine aux hommes qui ont vécu de nombreuses trahisons. Convaincu dans son approche il en exige autant de ceux qu'il fréquente perdant l'échelle de proportions quant aux actes et se montrant lui aussi rancunier comme un enfant que le monde aurait abandonné.
Amenant une empathie rare dans le courant auquel on le rattache, Schatzberg réalise un film témoin de son époque, le cinéaste ne semble guère se soucier des dogmes avec son passif de photographe, et pourtant il correspond entièrement à son temps.
Invité à Cannes 2011 pour la projection de l'un de ses films en copie neuve en séance de minuit, revoir le cinéaste en interview ou ponctuellement sur le blog de Terry Richardson, ne peut que faire regretter l'absence de l'homme depuis plusieurs années sur les écrans.
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