M’être fait la filmographie de Justine Triet à rebours m’a donné cette certitude : « Sibyl » était vraiment le film de la maturité pour cette cinéaste. Le plus abouti, le plus intelligent, le plus maîtrisé. Avant ça, elle s’est cherchée. Et avec « La Bataille de Solférino », elle se cherche même un peu trop.
A la moitié du film, on en vient à se demander ce que Triet souhaitait filmer et pourquoi. Car depuis le début, le film ne paraît pas avoir de réel propos : certes, le thème cher à la réalisatrice est là (la femme irresponsable et au bord de la crise de nerfs, qui à force de mettre sur le même plan vie professionnelle, vie familiale et vie romantique/sexuelle, s’embourbe dans tous les domaines) mais rien n’est construit. On trouve des intentions documentaristes, avec une caméra mobile, des moments de vie quotidienne pris sur le vif ou des personnages qui portent le même prénom que leurs interprètes, mais ça ne va pas plus loin : il ne se passe rien d’intéressant. C’est vide de sens. C’est juste le ballet interminable entre un Vincent Macaigne qui joue une chiure finie (franchement, il a toujours été doué pour jouer les pauvres types, mais là…coiffure de merde, vêtements de merde, gueule de merde, conduite de merde : il n’a jamais autant mis son talent en valeur), une Laetitia Dosch qui pourrait avoir un jeu tout à fait potable sans sa voix de nunuche extrêmement crispante, et deux gamines de dix-huit mois dont les pleurs incessants convainquent encore davantage de réinvestir assez de fric dans son budget contraception pour tenir jusqu’à la ménopause. Autour d’eux, la foule en liesse de la rue Solférino au soir du 7 mai 2012, date de l’élection de Hollande. Quelques vues aériennes sur la fête et ses habituels débordements. Puis retour aux cadres serrés et aux scènes de ménages étirées jusqu’à la nausée. Et une bande-sonore saturée de leurs hurlements. C’est tout.
On décèle dans le fouillis quelques idées valables : l’idée de « bataille » présente dans le titre, qui renvoie autant à une bataille nationale et politique (remportée par la gauche) qu’à un combat intime dont l’issue reste incertaine : celui d’un père et d’une mère pour la garde respective de leurs bambins. Il y a aussi ce fil rouge, cette question que Triet semble se répéter de film en film : comment une femme exerçant une profession en lien avec le langage et la parole (journaliste ici, avocate et psychologue dans les films ultérieurs) peut-elle être à ce point inapte à dialoguer avec les hommes qui traversent sa vie ?
Mais toutes ces questions-là, le film part tellement dans tous les sens qu’il ne les aborde jamais vraiment. Ce n’est pas un film, c’est un brouillon de film. Hystérique et bordélique à l’excès, et incapable de communiquer quoi que ce soit d’important à son spectateur.
Les seuls moments justes sont à rechercher dans les dernières minutes du film, lorsque notre héroïne retrouve son amant : la réalisatrice nous démontre une nouvelle fois qu’elle n’a pas son pareil pour filmer les scènes d’amour (dans tous les sens du terme). On retrouve enfin la douceur et la délicatesse qui nous avaient manquées pendant une heure et demie. En fait, c’est cela que Justine Triet aurait dû filmer dès le début : une partouze. Elle s’en serait beaucoup mieux sortie, le spectateur serait parvenu à ressentir quelque chose, et surtout, surtout, les personnages auraient gueulé pour de bonnes raisons.