La Sanction est-il un film méprisable?

Autant le dire tout de suite, La Sanction a mauvaise réputation : film perçu comme machiste et misogyne, homophobe, à l'humour douteux voire vulgaire, à l'intrigue décousu si ce n'est sans intérêt... Au mieux, il est présenté comme un film mineur dans la filmographie d'Eastwood. Ainsi, les critiques du spectateur d'aujourd'hui rejoignent celle de la critique cinématographique de l'époque (le film "témoigne à merveille du degré de décervelage auquel est parvenu aujourd'hui l'homme occidental", écrit le journal Le Monde, le 19 juillet 1975). La Sanction serait-il le seul film à échapper au changement de point de vue sur le cinéma d'Eastwood? Il y a là un paradoxe.
Classer les films d'un cinéaste entre films majeurs et films mineurs ne présente que peu d'intérêt. D'abord, un film témoigne des intentions de son auteur, de ses choix esthétiques... Par ailleurs, il convient de réfléchir à la place qu'un film occupe dans l'oeuvre d'un réalisateur. En ce sens, un film dit mineur n'a rien de mineur.
Eastwood a retenu une leçon essentielle de son mentor Sergio Leone, celle de vider les genres cinématographiques de leur contenu, d'en jouer avec les codes, de les détourner de manière ludique. La Sanction est annoncé comme un film d'espionnage? Les fans du genre en seront alors pour leurs frais! Le personnage d'Hemlock est l'anti-Bond : il n'accomplira pas sa mission jusqu'au bout, il est cynique et désabusé, il assassine de manière déloyale et cruelle (par exemple, il abandonne le personnage de Miles Mellow, espion dépeint en homosexuel caricatural, en plein désert pour l'y laisser mourir). Les gadgets sont volontairement absents. La James Bond girl est atypique tant dans sa personnalité (elle fait preuve de charisme et d'esprit) que physiquement (elle est noire, ce qui est un choix assez audacieux en 1975). Les conventions du genre sont court-circuitées par un humour noir qui parcourt le film. Un "humour franchement sardonique" confessera plus tard Eastwood dans un entretien aux Cahiers du Cinéma (19 novembre 1984).Tout cela est une manière qu'a Eastwood à nous inviter à porter le regard ailleurs. Là n'est pas en effet l'intérêt du film.
On a souvent dit que Jeune et innocent d'Alfred Hitchcock portait en germe tous les films à venir du maître. On pourrait le dire également de La sanction. En effet, le thème du tueur qui sort de sa retraite et le désir de vengeance évoquent sans difficulté Impitoyable (1992). De la même façon, le film affiche un intérêt pour l'art : le personnage d'Hemlock exprime une vive passion pour la peinture, notamment impressionniste, à l'instar du personnage dans Les pleins pouvoirs (1997). Par ailleurs, Eastwood accorde une place importante à la nature, ce que l'on retrouvera plus tard dans Pale rider (1985) ou Impitoyable (1992). A ce propos, il nous offre d'admirables tableaux. Enfin, La sanction aborde le thème du héros fatigué, à la fois physiquement (lors des entraînements en Arizona, il a quelques difficultés à emboîter le pas à George, jeune indienne) et moralement (les propos cyniques et désabusés parcourent le film). Ce thème est au coeur des films ultérieurs d'Eastwood.
Le film est construit à la manière d'un retable en triptyque puisque constitué de trois volets distincts, quasiment autonomes. 1er volet : la ville de Zurich ; 2e volet : l'Arizona ; 3e volet : l'Eiger. Le contraste entre les deux derniers milieux est à souligner, tant sur le plan paysager que climatique. Ce qui relie les trois volets est le thème de la revanche : Hemlock doit venger son ami Henri Baque, de même qu'il doit prendre une revanche sur la nature, l'Eiger en l'occurrence. Là réside la tonalité d'un film d'un grand pessimisme puisque Hemlock ne s'acquitte finalement pas de sa double mission : il n'a rien gagné, rien accompli. Le film nous montre le renoncement d'un homme. Façon pour Eastwood de questionner le héros de cinéma. Le film interroge la vanité de toute entreprise, ainsi que la futilité de la violence, interrogation toute eastwoodienne. Toutes ces morts n'auront servi à rien.
Enfin, comment ne pas évoquer le rôle joué par la montagne, l'Eiger, véritable personnage du film. Finalement, la montagne écrase tous les autres enjeux du film (ce qui explique que le film puisse fonctionner en volets autonomes). Impénétrable, indifférente, elle impose son propre jugement. Les enjeux humains apparaissent insignifiants, frivoles. Elle est le personnage central du film, raison pour laquelle le titre original du film est beaucoup plus significatif : The eiger sanction, c'est-à-dire la sanction de l'Eiger.
Le plus beau plan du film et aussi le plus signifiant : le spendide mouvement de caméra allant du sommet de la montagne vers Eastwood en contre-bas, désabusé, perdu dans ses pensées et dans l'immensité de la nature. Le thème de la vanité de toute action rappellera sans doute au spectateur celui du Trésor de la Sierra Madre, réalisé en 1947 par John Huston, un des films préférés d'Eastwood...

christophe75
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le 26 janv. 2020

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