C’est assez difficile pour moi de commenter « Le Cri » d’Antonioni, parce que c’est tout simplement le film que j’appellerais « le film parfait », mené d’une main de maître, qui est ma référence dès que je souhaite critiquer un film réaliste, quel qu’il soit. Il fait partie de ce que je considère comme les chefs-d’œuvre absolus de l’histoire du cinéma, les pièces maitresses du grand écran. Commençons donc par le commencement. « Le Cri » est un film en noir et blanc, qui date de 1957. Antonioni a alors déjà acquis une sérieuse réputation au-milieu du « Nouveau réalisme » italien, mouvement dominant le cinéma d’auteur (avec entre autres Fellini, Pasolini, Visconti, Bertolucci). Il vient de faire « Femmes entre elles », lui aussi sur la passion amoureuse, immense succès, récompensé par de nombreux prix. Mais cette fois, il va plus loin, il frappe très, très fort.
Le film raconte l’histoire d’Aldo, ouvrier journalier, qui se fait quitter par sa compagne Irma alors qu’il lui propose le mariage. Il décide de partir sur les routes de l’Italie d’après guerre avec sa fille, et tente de s’installer avec plusieurs autres femmes, toujours tourmenté, ne trouve pas de foyer à cause de ses tourments, finit par renvoyer sa fille à Irma, puis renvient dans son village d’origine, où il se suicide dans son usine d’origine, vide à cause d’une immense grève, en face d’Irma, qui hurle le fameux cri final. Le film a donc plusieurs composantes marquantes, qui en font un bloc incontournable au-milieu de l’histoire du cinéma. D’abord, c’est un road-movie à pied. Voyage à travers l’Italie de l’après-guerre, au-milieu des ouvriers, des sans-grades, des fous, des alcooliques, des bals, des grèves, des expropriations, des écoles, des hôpitaux psychiatriques, des bidonvilles. Antonioni porte sa caméra dans l’Italie profonde.
Ce que les critiques ont immédiatement remarqué à la sortie du film, c’est que, contrairement à l’habitude du Nouveau Réalisme, qui filmait surtout les mœurs et les passions bourgeoises (Visconti en particulier), Antonioni filme le milieu ouvrier, et montre que les passions et les tragédies sont les mêmes, peu importe la classe ou le rang social. Œuvre d’humanisme, donc. Ensuite, c’est un film en deux parties, une « ascendante » et une « descendante » (structure que Kubrick reprendra pour « Orange Mécanique »), qui trouve son point d’orgue, son climax, dans la réplique d’Aldo à sa fille alors que celle-ci se trouve dans le bus et qu’il court à derrière, à la fenêtre, scène absolument culte. Dans la première partie, Aldo part à l’aventure avec sa fille, cherche une nouvelle vie, se sent de l’espoir, trouve l’amour à trois reprises, avant de déchanter. Il se rend peu à peu compte de la vanité de sa recherche, ne trouve pas de lieu où s’arrêter. Alors vient la scène du bus, et le mythique : « Je ne peux pas t’expliquer pourquoi il ne trouve pas de travail, pourquoi rien ne va plus ces derniers temps, je ne le sais pas. Ne dis pas à maman que je l’aime encore, que rien ne va plus depuis notre séparation, que je ne peux pas vivre sans elle. Papa t’aime, il reviendra te voir, c’est promis. » Après, c’est la descente aux Enfers : Aldo retourne dans les lieux où il a été, mais il ne s’y sent plus bien, il n’est plus le bienvenu. Il finit par retourner dans son village, aperçoit sa fille, et Irma, avec un autre homme et un tout jeune bébé. Aldo retourne alors dans l’usine de la première scène du film, va sur la tour où il était dans la première scène du film, et se suicide. La boucle est bouclée.
Puissance de l’histoire, puissance des personnages, accompagnée de la puissance des acteurs, et puissance du réalisateur, qui se montre en maître dans l’art de filmer les paysages (art qu’il affinera tout au long de sa carrière, jusqu’à l’immense « Profession : reporter »). Nous sommes à la fois face à l’infini des paysages italiens, avec ses grands chemins, ses plaines, ses fleuves et ses usines, et l’infini des émotions humaines. Les deux infinis se retrouvent finalement noyautés, l’Italie par les injustices sociales qui mènent aux grèves, les émotions par un suicide. Finesse du cadrage, finesse de l’analyse sociale, finesse de l’exploration psychologique. J’en tremble encore rien que d’y penser.
J’aimerais, par cette simple critique, vous donner envie de voir ce chef-d’œuvre, que j’ai eu la chance de voir en cinéma lors d’une rediffusion. Il fait partie des phares dans l’histoire du cinéma, de ceux qui marquent à tout jamais.