André Cayatte est un cinéaste qui a marqué son temps en réalisant de nombreux films abordant des sujets de société souvent passionnants par les thématiques abordées, facilement accessibles au grand public. En particulier, pour rester dans le domaine qui nous intéresse aujourd'hui, l'ancien avocat puis ancien journaliste Cayatte s'attaque fréquemment à la justice, son fonctionnement et ses travers.
Dans "le dossier noir", Cayatte va s'intéresser plus particulièrement à l'instruction.
Là, nous sommes dans une petite ville de province et un jeune juge d'instruction y est parachuté pour remplacer au pied levé son prédécesseur décédé. S'emparant d'un dossier quasiment clos, il relève quelques petites anomalies qu'il prend à cœur d'approfondir, se heurtant à des notables, plus ou moins liés à la mairie à travers des marchés de travaux, qui tentent de faire pression sur lui. Mauvaise pioche de leur part car le "petit juge" se rebiffe, insiste, renifle un loup, reprend l'enquête et découvre qu'une mort considérée accidentelle s'avère être un assassinat par empoisonnement mettant en émoi toute la ville … Et une fois la boite de Pandore ouverte, on sait bien que plus rien n'est maîtrisé. L'affaire prend un tour politique, les médias sont sur le coup, une équipe policière parisienne est diligentée, doublant la police locale, tout le monde recherchant le coupable …
En fait, Cayatte aborde dans ce film énormément de sujets. D'abord, la vétusté des locaux du palais de justice qui va de la toiture pas étanche au fait qu'il n'y a qu'un seul téléphone situé dans la loge de la concierge empêchant toute confidentialité. J'ai un peu de mal à croire qu'un juge soit obligé de descendre à la loge pour prendre une communication devant toutes les personnes présentes qui n'auront de cesse de colporter toutes sortes d'informations qui ne devraient normalement pas sortir du cabinet du juge.
La recherche des coupables est tellement active par tant d'équipes rivales qu'à la fin, il y a trois coupables qui ont avoué par des méthodes qu'un bon gestapiste n'aurait pas désavoué quelques années auparavant.
Spoiler : Pour découvrir, qu'en fait, suite à une erreur de flaconnage, il n'y a pas eu d'empoisonnement de la victime et donc aucun coupable …
Bien entendu, au départ, on est dans une petite ville où les affaires se traitent à la bonne franquette entre gens de bonne compagnie. Cayatte stigmatise donc un climat de corruption organisée où on n'hésite pas à user de bonnes vieilles méthodes coercitives pour faire taire les inévitables râleurs professionnels ulcérés par les magouilles, bien consignées dans un dossier à charge. Ce fameux dossier, noir, qu'on cherche activement au début du film et dont on n'entendra plus parler à la fin …
Par contre, si j'oublie les excès de maître Cayatte dans sa description du fonctionnement de la justice, je veux bien reconnaître que la distribution est de très bon niveau d'autant plus que de nombreux personnages ou seconds rôles sont bien mis en lumière tout au long du film.
Le jeune juge inexpérimenté est interprété par Jean-Marc Borie dans ce rôle d'un jeune juge idéaliste qui se laissera complètement déborder. L'acteur semble avoir du mal à s'imposer à l'écran et je soupçonne Cayatte de l'avoir voulu tel pour sa démonstration …
On retrouve Balpêtré qui œuvre souvent chez Cayatte dans des rôles ambigus. On apprécie les excellents Noel Roquevert et Bernard Blier dans des rôles de commissaires de police rivaux, de styles différents mais tout aussi nauséabonds, qui ont "l'art" de faire avouer n'importe qui, n'importe quoi … Et bien entendu Paul Franqueur dans le rôle du patron, rond en affaires, acoquiné avec les notables avec sa (sympathique) gouaille habituelle.
Ah, j'allais oublier l'inénarrable Gabrielle Fontan dans le rôle d'une logeuse et couturière qui n'a pas sa langue dans la poche.
"Le dossier noir" est un film qui veut peut-être un peu trop démontrer la solitude du juge d'instruction devant son dossier qui peut le conduire à se fourvoyer et prendre des décisions inadéquates. C'est un peu l'étalage exhaustif de toutes les misères possibles du juge d'instruction face aux nombreuses et relatives vérités qui s'offrent à lui. Il est vrai aussi que les exemples d'erreurs au cours de l'instruction d'une affaire ne sont en définitive pas si rares, même de nos jours, et que ce n'est pas inintéressant d'en parler.