Tout un monde miroité dans une goutte d'eau.
On voit dans un miroir ce qui nous est donné de voir, alors voilà ce que j'ai vu.
J'ai vu des mouvements fluides à parcourir des yeux, de l'herbe ondulant comme les vagues d'un océan sous le vent, les herbes hautes qui se courbent sous les bourrasques, l'imperméable de la mère qui ondule au rythme de ses pas, les draps qui sèchent et claquent dans la maison en bûches, les voiles qu'on lève pour passer d'une pièce à l'autre, du conscient à l'inconscient, des images à la pensée, du présent au souvenir, du noir des paupières closes aux images des rêves.
J'ai vu l'inéluctable cours du temps, qui nous rends victimes, tristes et heureuses à la fois, mais toujours impuissantes.
J'ai entendu des poèmes presque chantés, dans la plus belle langue du monde. Des poèmes sur l'amour, sur l'immortalité, et sur l'âme et le corps.
J'ai vu ses paroles s'imprimer sur des images dures, celles de guerres que l'on ne peut pas oublier. Des souvenirs douloureux et indélibiles pour Alexei, sans doute.
J'ai senti la présence d'une mère, écrasante, mais douce. Essentielle, peut-être trop.
J'ai ressenti le poids des souvenirs, l'impossibilité d'agir sur ces moments qui auraient dûs peut-être se passer différement. Qui même dans leur beauté contiennent les germes d'une souffrance adulte.
Ce que je n'ai pas vu, c'est un film. Je n'ai pas l'impression d'avoir vu un film, peut-être d'avoir lu un livre, ou qu'un paquet de photos vieillies m'a été tendu par un étranger en plein desespoir. Je suis aussi convaincue d'avoir aimé davantage l'impression qu'il m'a laissé que les minutes passées à le regarder.
Car le Miroir est de ces films que l'on savoure bien longtemps après l'avoir vu. La plupart des films se laissent regarder et digérer assez vite, parfois l'avis que l'on s'en fait est déjà construit avant la scène finale, et à la sortie les qualités et les défauts que chacun lui attribuera sont bien définis. Mais Le Miroir est davantage comme un livre, ou plutôt comme une phrase d'Hemingway ou comme une étoile à neutrons, il est très dense, très massif pour si peu de minutes(!). Ces quelques phrases et ces quelques images peuvent s'étirer en un univers entier, une existence entière. Il s'étend même selon moi jusqu'à inclure la subjectivité du spectateur, son existence à lui, son rapport aux souvenirs à lui, et la complexité des couches de son esprit, à lui, qui se superposent et s'entremèlent. Il donne lieu a une réelle conversation intérieure. Et, il prend du temps à digérer, il laisse un besoin de relecture, et les images qu'il évoque sont vagues, floues, et modelables, tels les souvenirs eux-mêmes.
« L'image n'est pas une quelconque idée exprimée par le réalisateur, mais tout un monde miroité dans une goutte d'eau. »