Virtuose mise en scène, leçon pour tous les apprentis cinéastes du monde, référence pour les tous les cinéastes confirmés et petit bonbon acidulé de grand-mère pour les cinéphiles, le plaisir, c'est la finesse du plan, la subtilité du regard, l'inventivité du mouvement.
Répertorier et étudier tous les plans géniaux de le plaisir mériterait un joli travail de thèse – si ce n'a pas déjà été fait. Citons-en brièvement trois :
1) la première scène de la première histoire « Le Masque » (que Paul Thomas Anderson a dû revoir en boucle pour son Boogie Nights): d'abord la rumeur de la musique tombant du dehors sous la neige, puis l'employé qui nous aguiche et nous fait pénétrer dans le cabaret, « le palais de la danse »; ensuite on nous mène de l'entrée à la piste de danse sans cligner de l’œil à travers une succession de clichés aux angles obliques nous présentant la faune nocturne, diverse et secrète qui s'y cache, nous faisant humer l'ambiance de fraîche et joyeuse débauche parfumée au champagne et parée des plus beaux atours et enfin nous donnant le vertige à travers ce superbe plan circulaire au bout duquel le danseur s'écroulera, hors d'haleine – comme le spectateur ;
2) Un autre plan séquence, semblable, quoique plus pudique, car ne pénétrant pas dans l'espace, s'approchant timidement d'une demeure dont on ne nous parle qu'à demi-mot, puis nous présentant la maison Tellier à travers « madame » en un génial plan vertical puis latéral suivant la «maîtresse de maison» dans les couloirs et les salles communes pendant qu'elle entretient ses fleurs et nourrit ses oiseaux en cage, nous révélant après la hiérarchie sociale du lieu à travers un autre plan vertical descendant, regardant mais ne touchant jamais les corps, plus voyeur qu'acteur donc, avant de passer par derrière pour nous faire découvrir, toujours du dehors, le bar pour les marins avec ces sirènes et autres baleines échouées : magistral ;
3) enfin, un autre plan séquence, dans la troisième et dernière histoire, « la modèle » ; celle-ci menace de se tuer, un dialogue aussi froid qu'intense dramatiquement échangé avec son homme, une angoissante fuite dans les escaliers striés d'ombre alors qu'une musique paradoxalement gaie est jouée au piano, puis la défenestration suivie en regard subjectif.
En plus de tout cela, c'est-à-dire du génie du metteur en scène, l'excellente adaptation du nouvelliste si bon conteur, Guy de Maupassant ; Danielle Darieux, Jean Gabin, toujours aussi incroyables – le jeu d'acteur est très soigné de manière générale, très théâtral comme il était d'usage alors ; des dialogues ciselés, très bien écrits ; enfin l'ambiance de l'époque, à la fois gaie, festive et insatisfaite et déçue.
Un chef d’œuvre.