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Pendant près de cinq ans, Charlton Heston a bataillé pour porter à l’écran la pièce The Lovers de Leslie Stevens, faisant des pieds et des mains pour obtenir les fonds et les artistes qui permettrait d’aboutir à un projet concret. C’est finalement Universal qui met les sous, exigeant par la même occasion de transformer ce qui était à l’origine une tragédie intimiste en quelque chose de plus burné, greffant ainsi les scènes d’actions et transformant logiquement le titre en The War Lord. Heston embauche Schaffner, repéré pour son travail de vidéaste aux côtés de la dynastie Kennedy et ses réussites télévisuelles. Le duo s’entend bien, si bien qu’il se retrouve très vite pour le grand œuvre du cinéaste : Planet of the Apes.
Chrysagon est un seigneur piètrement récompensé par son duc pour ses vingt années de loyaux services, de guerres livrées au nom de plus noble que lui, de désirs contenus par allégeance. Vingt ans pour une tour minable dans un village païen marécageux. Pour être mis au placard médiéval, tout juste bon à repousser quelques frisons qui passent par là. Tout cela à cause d’une promesse faite à son père, agonisant. Devant une telle injustice, il y a comme un envie de tout envoyer valdinguer, de céder à ses désirs si longtemps refoulés, de vivre pour soi. Et lorsqu’il rencontre la délicate Bronwyn, gueuse du coin destinée à marier le fils du chef, son sang ne fait qu’un tour. Qu’importe sa mission, qu’importe la diplomatie, il la fera sienne, de gré ou de force.
Car, Moyen-Âge à l’appui, la violer au premier regard est tout à fait envisageable. S’il ne passe pas à l’acte, ce n’est pas par une morale anachronique (après tout, il est seigneur en ces terres, et ces gens lui appartiennent) mais par crainte de sorcellerie. Mais son frère, nobliau qui profite du statut sans en porter les responsabilités, le taquine et pousse la tentation. S’en suivent des débats sidérant sur les technicités du droit de cuissage, qui aboutissent en une simple solution: si la loi chrétienne interdit celui-ci, les us de ces païens le lui permette. Comme souvent, on fait de la religion ce qui nous sert le plus (cf 12 Years a Slave ou Benedetta), soulignant à nouveau son hypocrisie. La nuit des noces de la paysanne, Chrysagon l’emporte selon la tradition pour goûter à son fruit si longtemps défendu. Et si tout ce que je viens de décrire est ignoble à nos yeux contemporains, la cohérence aux faits des siècles passés permet l’acceptation du spectateur. Et finalement, viol il n’y aura pas, car Bronwyn consent, tout amoureuse qu’elle est de ce fier guerrier capable de montrer sa vulnérabilité.
S’ensuit l’action, un siège et des assauts pour une raison aussi vieille que les récits d’Homère, qui, si elle est le fruit des ingérences du studio dans la production, est fort captivante. Des tactiques guerrières employées par les frisons, apparemment versés dans l’ingénierie de siège, qui sont cohérentes avec la topographie, des moments de bravoure singuliers qui étonnent dans un film de 1965, et la tragédie qui pointe le bout de son funeste nez. Le travail de Schaffner et de ses équipes pour présenter une société médiévale vraisemblable est à saluer. Les costumes, les décors, les interactions entre les personnages… Tout apporte une atmosphère palpable et crédible à cette sombre romance, qui se farde du vert du fléau au matin de l’acte consommé. A peine déplore-t-on un voile brumeux sur l’objectif lors des dix premières minutes, sans doute dû à un endommagement de la pellicule originale, et quelques cuts hasardeux qui brisent la continuité de certains mouvements. Des broutilles.
La noirceur du récit parvient à solidement intégrer les scènes nécessaires au financement d’un tel projet dans ses nœuds scénaristiques, tandis que Charlton Heston continue de s’imposer comme une figure du cinéma épique, aussi à l’aise et virilement charismatique dans ses oripeaux des Dix Commandements que dans la jupette de Ben Hur, dans sa barbe hagarde de Planet of the Apes que sa coupe au bol de The War Lord.