Les nombreuses bandes annonces présageaient déjà du résultat, le ton était donné : superman version Snyder lorgnerait du côté de Terrence Malick, façon The Tree of Life. L'objectif, avoué par les scénaristes, était de rendre son humanité au personnage de Superman, le placer dans le monde réel. A la façon d'un Nolan modernisant Batman, David S.Goyer, le scénariste, s'écarte du comics afin d'aborder l’icône extraterrestre sous des aspects paradoxalement très terre à terre. La première moitié du film signera cette volonté avec une réussite certaine : mise en scène intimiste, lyrique, photographie froide, morne, musique solennelle, mélancolique. Le temps, les lieux, les moments se confondent, l'unité chronologique n'existe pas, aucun temps réel n'est amorcé, l'ambition métaphysique recherchée renvoie à des questionnements existentiels, à une recherche des origines, à des thèmes identitaires. De nombreux flash-back viennent appuyer le procédé, ils voyagent dans l'enfance de Clark pour mieux éclairer son présent, son passé et son futur. Ce montage miroir qui déstructure la narration élève, parallèlement, le personnage et ses problématiques ontologiques : Qui suis je ? Suis je à ma place ? Quel est le sens de ma vie ? Ou vais je ? Une série de remise en questions soutenues par une voix off omniprésente, sentencieuse, qui se fait le raccord des interrogations de chacun des personnages.
On est loin d'un Blockbuster, très loin. Le projet quasi philosophique du scénario perdure longtemps et trouve son apogée lors d'une scène où Clark (excellent Henry Cavill), déchiré par un dilemme moral, se rend à l'église et requiert l'avis du religieux. Ce sommet mystique marque une prise de risque étonnante de la part d'un cinéaste qui avait, depuis lors, fait fît des considérations scénaristiques de ce niveau là. Zack Snyder est, certes un beau faiseur d'image, encore preuve faite ici, davantage réputé pour son talent plastique que pour celui de son écriture. La patte David S. Goyer, Christopher Nolan n'y est pas étrangère, elle est même flagrante, elle façonne tout ce qui fait le caractère de ce nouveau Superman : un être fondamentalement humain, faillible, méditatif. On retrouve, dans ce portrait, les traits alloués au Batman version Nolan. Begins débutait déjà par une introduction initiatique, Man of Steel n'y échappe pas non plus. Le voyage, la nature, la contemplation abondent pour notre plus grand plaisir. Superman n'a quasiment pas sorti sa cape, l'action se fait discrète, le parcours initiatique prend fin. On ne le sait pas encore, mais notre plaisir avec.
On était trop loin d'un Blockbuster, il fallait s'en douter. Le cinéaste, qu'on ne reconnaissait plus, dévoile son vrai visage, ses vieux démons avec. L'arrivée du grand méchant, Zod (Michael Shannon, crédible), coïncide avec celle des ennuis : l'ennui technique et l'ennui tout court. Telle une poupée russe, Man of Steel se découvre de ses nombreuses figures qu'on pensait, à tort, immuables. L'intimiste fait place au spectaculaire pompeux, le contemplatif au pyrotechnique étouffant, la narration déstructurée au temps réel interminable. Les deux parties s'entrechoquent violemment, les absences de l'une asphyxie l'autre, les résolutions bienvenues de la première moitié ne tiennent pas la seconde. L'inaction plie devant la tempête. La tornade numérique envahit l'écran, le spectateur et le propos. Les explosions succèdent à d'autres. Les combats renvoient à une partie de jeux vidéo. Tout est confus, fouillis, désordonné, assourdissant, on peine à respirer, le blockbuster reprend ses droits et emporte tout.
Il est de coutume de dire que le naturel revient toujours au galop, Man of Steel n'y fera pas exception. L'intention était honnête, louable, vouloir s'éloigner du matériau d'origine ou des anciennes adaptations était une bonne idée. Vouloir s'éloigner du Blockbuster traditionnel aussi. On y a même cru pendant une bonne heure : Zack Snyder y parviendrait-il ? Sa volonté d'en faire une œuvre réaliste, intimiste triompherait elle ? La réalité nous renvoie sur terre, elle sonne le glas des espérances. La réussite n'est que partielle, son échec aussi, personne ne condamnera celui qui se tire une balle dans le pied. Tout le monde n'est pas capable de savoir tout mettre en scène, Snyder échoue là où on l'attendait le plus, il réussit là où on l'attendait le moins. C'est toute l'histoire du film. N'est pas Nolan qui veut.
Duncan Jones (Moon), Darren Aronofsky (Black Swan) sont deux cinéastes envisagés un premier temps pour diriger ce Man of Steel. La faiblesse de penser que leurs aspirations cinématographiques auraient mieux coller aux désirs narratifs de Nolan peut difficilement quitter les esprits de ceux qui connaissent le mieux le travail de ces deux réalisateurs. Sur cette hypothèse, l'histoire n'y répondra pas, l'avenir non plus, personne ne pourra pourtant nous empêcher d'être déçu devant ce spectacle qui aura su voler si haut pour, au final, retomber si bas.