Dense, stimulant, passionnant et souvent vertigineux, ce quatrième opus de la saga Matrix est une introspection maligne dans l'art de raconter et créer des histoires.
En 1999, Matrix marquait les esprits par ses multiples niveaux de lecture, sa mise en scène novatrice et la richesse de son univers combinant des influences aussi multiples que de l’animation japonaise, des références philosophico-bibliques, du cinéma d’action hong-kongais et de la littérature cyberpunk. Il révéla également tout le talent et l’audace des frères Wachowski qui ont prolongé ce coup d’essais avec deux suites, Matrix Reloaded et Matrix Revolutions sorties en 2003. Bien que ces deux séquelles reçussent un accueil plus frais, elles formaient une trilogie se suffisant à elle-même, qui, selon l’aveux même de ses auteurs, n’avait aucun sens d’être prolongée. Dès lors, il y a de quoi s’interroger si ce quatrième opus est le fruit d’une véritable démarche artistique ou simplement une opportunité commerciale de surfer sur la nostalgie en ressuscitant une franchise à succès, comme on a pu encore le voir récemment avec SOS Fantômes : L'Héritage ou Spiderman : No Way Home. Les amateurs de la filmographie des Wachowski auront bien une petite idée, tant les œuvres des deux sœurs – elles ont toute deux changé de genre depuis la sortie du premier Matrix - proposent des audaces formelles (Speed Racer) ou narratives (Cloud Atlas).
Si vous avez l’intention de voir le film, arrêtez-vous là, car mieux vaut en savoir le moins possible pour être pleinement surpris par Matrix Resurrections ! Ce quatrième opus est une étonnante réflexion sur la possibilité de raconter des histoires en 2020 et parle frontalement de son statut : une énième suite pour faire du profit. La matrice, une simulation virtuelle destinée à contrôler l’humanité, est toujours là et Thomas Anderson (Keanu Reeves) y est un développeur de jeux vidéo à succès qui doit produire de nouvelles aventures à contrecœur. Cette note d’intention frontale pourrait être vue que comme une caution un peu facile de la réalisatrice qui s’excuserait pour son propre film. Mais telle n’est pas le cas, car Lana Wachowski embrasse pleinement l’univers de Matrix, qu’elle approfondit et développe pour mieux parler du monde dans lequel elle évolue. L’architecte est devenu un analyste, le hacker punk a gravi les échelons de la Silicon Valley, les agents de la matrice ont été remplacés par des masses populaires et ça n’est plus la guerre contre les machines qui prévaut, mais plutôt une réappropriation de cette matrice en espace de liberté et de création. Ainsi, le scénario adresse une quantité formidable de questions et de réflexions aux spectateurs cloués dans leurs fauteuils. Bien que le suspense et le découpage des scènes d’action ne soient pas aussi prenant que dans le premier épisode, le film propose encore son lot de séquences spectaculaires, même si on sent bien que ça n’est plus cet aspect qui intéresse les auteurs. L’intérêt de Matrix Resurrections réside surtout dans sa direction inattendue, souvent vertigineuse et très stimulante, évoquant le requiem d’un certain cinéma, sorte de matrice dans laquelle tous les mondes peuvent être imaginés.