Comme pour son film binôme de la même année, Lettre d’Iwo Jima, qui racontait depuis la lorgnette japonaise l’horreur de la prise de cette ile japonaise par l’armée américaine en 1945 au travers d’un enjeu humain plus intime, Clint Eastwood nous livre la même boucherie du point de vue américain, selon deux perceptions différentes mais brillamment intégrées dans le même spectacle. Celle de « nos pères », qui l’ont subi sur le terrain, et celle de la soviétisation médiatico-politico-financière de la nation.
A coups de flashbacks, la première raconte les vécus de trois simples jeunes soldats partis se faire étriper à l’autre bout du monde, dont l’enjeu embrase l’essentiel du film, nous emportant dans l’interminable massacre cru de la fameuse bataille, et les classiques traumatismes et illusions conséquents. Mais c’était sans compter sur la rupture qui les attend au pays quand tout s’avère galvaudé au profit d’une insupportable fanfaronnade marketing.
Car la seconde perspective, bien plus sociopolitique, utilise la médiatisation grand-guignolesque de la fameuse photo qui fit le tour du monde, somme toute très artificielle, d’un drapeau US planté au sommet de la conquête. Sans ridiculiser le courage des hommes et l’horreur nécessaire de la guerre, le film dénonce brillamment la foire mercantile qui s’y satellise pour le bonheur factice des comptes en banques de l’effort de guerre, des journalistes et des politicards. Il ouvre la critique sur une nation de volailles gavées par les yeux et les images, sur le despotisme du battage d’une épopée que l’on exige héroïque, dans la seule finalité de fabriquer du bénéfice, aussi artificiel que la culture d’une Amérique glorieuse, qui apparemment a l’air d’en avoir bien besoin.