Nous y voilà, la fin d'une Ère. Pas n'importe laquelle pour James Bond, puisque c'est probablement celle qui a su le mieux traiter le personnage. Qu'importe la qualité variable d'un épisode à l'autre, Daniel Craig est resté ce bloc inébranlable qui a su dépoussiérer 007 en grattant sous le marbre pour débusquer l'homme. Les adieux à cet interprète se devaient d'être un spectacle aussi exalté que déchirant. Une haie d'honneur dans les règles de l'art, et tout le monde semble s'être mis au garde-à-vous pour assurer la dernière parade du Commander Craig.


Initialement, c'était Danny Boyle qui devait orchestrer le baroud d'honneur mais les idées apportées conjointement avec John Hodge semblèrent trop fantaisistes au goût de Barbara Broccoli et Michael G. Wilson. Boyle & Hodge refusent de ruer dans les brancards et préfèrent quitter le navire. Cary Joji Fukunaga, énorme révélation de la petite lucarne (True Detective, Beasts of No Nation ; voilà pour le CV), débarque et reprend la main sur un autre script développé par la paire historique Neal Purvis et Robert Wade. Fukunaga retouche le scénario lui-même, tandis que Phoebe Waller-Bridge est appelée à la demande expresse de son premier fan Daniel Craig pour le polir. Manifestement, cette dernière ligne droite n'a pas été pensée comme une balade pantouflarde. Mourir peut attendre ne laissera personne indifférent, c'est une évidence. Pour le meilleur et pour le pire.


2h43, c'est la promesse d'un grand final sans concession. Dans un premier temps, il faut admettre que ça foisonne d'idées. La plupart sont excellentes, conjuguant surprises et véritables choix scénaristiques. Difficile d'en parler plus en détails, disons que certaines retrouvent la ritournelle de cette mise en cause perpétuelle concernant James Bond ou les agissements des services secrets. D'autres s'attaquent directement au cœur de l'espion au service de sa Majesté. Bref, quiconque a goûté aux coups de force d'un Casino Royale ou Skyfall trouvera avec cet ultime volet un héritier présomptif. S'il se démarque cependant, ce sera pour son ambivalence à négocier les grands virages.


Premier obstacle, non des moindres : cet ultime adversaire personnifié par Lyutsifer Safin. Je ne reprocherai rien à Rami Malek, sa prestation est même convaincante. Cependant, il occupe trop peu de place et ses motivations sont trop obscures ou basiques pour lui permettre d'exister. Un gros raté, cruelle désillusion surtout que son introduction était magistrale, presque horrifique. On touche là probablement le vrai problème qui a touché la production : vouloir trop en faire. Mais comme nombre de pistes sont traitées à la va-vite, la durée conséquente devient un problème. L'idéal aurait été de se délester des accessoires pour mieux travailler les essentielles. A contrario, Mourir peut attendre fait feu de tout bois, hélas en grillant quelques bonnes cartouches au passage.


Bond face à une remplaçante ? Superbe idée, un joli pied-de-nez à certains pseudos-puristes d'autant plus que Lashana Lynch est d'un charisme phénoménal. Mais frustrant à l'arrivée, puisque le personnage arrive et repart sans arrêt. Ce n'est pourtant rien comparée au sort réservé à Paloma. En dix minutes montre en main, Ana de Armas s'intègre avec beaucoup de charme et d'humour au film...et au revoir. On rêve d'une alliance pétaradante entre 007 et ses égales, nous n'en verrons que des bribes. L'autre trouvaille - plus personnelle à Bond - soulève également le même problème d'exécution. Si aucun n'en discutera le courage, la manière de l'appréhender est au mieux superficielle sinon rebattue. Cela finit par jouer un peu contre le climax final, heureusement rattrapé par l'épilogue très réussi. Il faut dire que Cary Joji Fukunaga ne baisse jamais les armes.


Oui, malgré ses gros défauts, Mourir peut attendre est tout de même très impressionnant sitôt qu'on en arrive au spectaculaire. Sur ce point, la première heure est un triomphe, pas loin de tutoyer les 60 premières minutes orgasmiques de Casino Royale. La mise en scène redouble d'inventivité à chaque séquence d'action (mention spéciale d'un beau plan-séquence ascensionnel). Elles sont à la fois terriblement funs et destructrices en plus d'être un régal visuel. Fukunaga exploite à fond le potentiel des environnements pour créer de vraies ambiances, en Norvège, en Italie, à Cuba etc...Le script peut s'emmêler les pinceaux, la réalisation et la sublime photographie de Linus Sandgren travaillent de concert pour en mettre plein la vue. Mission largement accomplie.


Parmi les réussites, on peut noter une Léa Seydoux beaucoup plus mise en valeur que dans Spectre, par ricochet accentue la dimension romantique de l'œuvre. L'humour est également très efficace, toujours dans le bon tempo et avec de beaux traits d'esprit. Je terminerai avec Daniel Craig, exceptionnel. Si les cinq films à son actif ne furent pas toujours d'un même niveau, l'acteur a continuellement livré des prestations de première grandeur. Il fut incontestablement l'âme de cet âge, en lui apportant sauvagerie, subversion et humanité. Jamais Bond n'avait su explorer autant de territoires émotionnels avant Craig. Le voir donc terminer par une révérence au public a de quoi faire monter les larmes, puisque c'est bien lui qui mérite nos louanges pour cette magnifique réinvention.


Une dernière mission qui suscite un tas d'émotions, de très fortes émotions dans un sens comme dans l'autre. Quinze années de bons et loyaux services, ça ne se conclue pas dans la facilité. Et on ne pourra pas reprocher au film de se montrer timoré dans ses choix, loin de là. Mourir peut attendre affiche une témérité qui est assez rare dans les franchises, comme le furent tous les opus sortis entre 2006 et aujourd'hui. Chacun y aura trouvé son compte d'un film à un autre, c'est donc tout autant un accomplissement qu'un crève-cœur de refermer un cycle aussi caractéristique. Si James Bond reviendra assurément, le départ de Daniel Craig sera très difficile à surmonter.

ConFuCkamuS
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le 6 oct. 2021

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ConFuCkamuS

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