Portrait de la jeune fille en feu est un film lent et beau, qui invite à la contemplation du monde. En effet, c'est un film sur le regard :celui de l'amante pour l'aimée, celui de l'artiste pour son modèle, celui de la réalisatrice pour ses actrices. Céline Sciamma regarde Marianne qui regarde Héloïse qui regarde Marianne. Dans cette mise en abyme de regards, le désir se lit partout: dans les plans rapides sur les mèches folles qui s'échappent d'un chignon, sur la blancheur d'une nuque, sur l'ourlé d'une oreille, que Marianne peint d'un même mouvement. Elle se met à les aimer parce qu'elle les peint, mais elle ne parviendra à les peindre tels qu'ils sont quand elle les aimera vraiment. Ces blasons éphémères sont beaux comme des camées sur fond de mer normand.
L'île est un cadre, qui fournit des arrières plans magnifiques, mais c'est aussi un motif. Portrait d'une jeune fille en feu est une utopie, une uchronie, une parenthèse dans le temps et l'espace. Marianne est là pour 6 jours; elle restera 5 jours de plus. Les deux jeunes femmes savent n'auront pas plus de temps pour prendre conscience de leur amour et le vivre. Utopique, l'île l'est aussi socialement, par l'étrange absence des hommes, qui se contentent d'ouvrir et de fermer le film, comme ils enferment dans sa boîte le portrait de celle qui va se marier. La petite domestique tombe enceinte, et l'on se demande bien de qui tant les hommes sont ailleurs.
On pourrait voir dans le Portrait une film féministe, qui met en lumière des artistes féminines habituellement reléguées en seconde zone. Je préfère y voir un film féminin, intime comme un gynécée.
Je retiendrai enfin de ce Portrait la poésie de son texte. J'ai été intriguée par son titre, qui peut être lu "dans tous les sens": dans le film, les femmes et leurs portraits brûlent, au sens propre comme au sens figuré. J'ai aussi apprécié le travail de réécriture du mythe d'Orphée. En effet, le film s'ouvre sur la mort d'une Eurydice, la sœur aînée d'Héloïse, qui sauté d'une falaise pour échapper à un mariage dont elle ne voulait pas. Son fantôme plane sur celui de sa cadette, dont la robe nuptiale se pare d'un éclat étrangement fantomatique. Marianne-Orphée aimerait tirer son Héloïse-Eurydice de ce destin tragique légué par la sœur aînée, mais elle ne le fait pas: elle choisira le regard de l'artiste, qui préfère se souvenir plutôt que de vivre.