Nous sommes en 1987, John Carpenter est alors au plus bas dans sa carrière. La déroute de Jack Burton dans les Griffes du Mandarin ne lui a pas permis de rentabiliser son budget de 25 millions dollars. Un écart que les exécutifs ne lui pardonneront pas. Lui non plus d’ailleurs, et c’est avec une certaine frustration qu’il retourne à un cinéma plus modeste afin de réinvestir l’univers de H.P. Lovecraft avec le même nihilisme qui l’animait en début de décennie (The Thing). C’est quand même fou de se dire que sans cet échec, le réalisateur ne nous aurait probablement jamais gratifié de la pièce maîtresse de sa filmographie, et qui paradoxalement reste aussi l’une de ses plus méconnues. Le terme n’est pas galvaudé tant le film capture la quintessence des thèmes déjà abordé par le cinéaste. À l’instar de Assaut, ou Fog, les personnages finiront peu à peu par se retrouver éculés par une situation qui semble en tout point désespéré. Ici le mal prend l’apparence d’une lymphe que projette les suppôts de satan sur leurs victime qui viendront ensuite gonfler leur rang. On y retrouve les notions d’enfermement (huit clos), de paranoïa, d’assaut extérieur que tentent de contenir un petit groupe de survivant contre un mal ancestral qui peut revêtir n’importe quel forme ou visage.
Ce qui effraye d’autant plus ici, c’est que le danger est omniprésent, aussi bien dans le cadre que le mal parasite de sa présence en envahissant le focus de l’objectif par ses silhouettes inexpressives que dans l’emploi du hors-champ, autour de cette église encerclé par un contingent de sans abri emmené par Alice Cooper avec une opinel taillé dans une fourche de vélo. Autrement dit la menace est plutôt sérieuse, d’autant que les survivants sont victimes d’un cauchemar récurrent comme ci une entité tentait de les prévenir d’un danger imminent. Aucun crucifix ou chapelet ne pourra contenir la propagation de cette entité qui se transmet tel un virus. Tout le film semble d’ailleurs contaminé par un nihilisme profond. Le monde est entrain de s’effondrer et la population semble totalement indifférente et déconnecté. Face à cet individualisme, c’est à la vermine et la lie de l’humanité (les clodos) que revient le droit de mener l’invasion au nom d’une entité maléfique aux doigts cornus. On ne connaîtra jamais son nom, mais s’il y a bien une chose dans laquelle la science et la religion s’accorderont, c’est bien dans sa représentation et si on pouvait seulement discerner son visage à travers ce miroir, nul doute qu’il ressemblerai à celui de Ronald Regan. On connaît l’aversion qu’en a son réalisateur, au point qu’il en fera sa cible préféré dans son film suivant Invasion Los Angeles. Cela dit, il ne faudrait pas prêter trop d’allusion politique ou sociale à ce Prince des Ténèbres qui se veut avant toute chose un film d’épouvante angoissant à la lisière de l’univers de Lovecraft et de celui de Nigel Kneale, influence confirmé de John Carpenter d’ailleurs crédité sous le nom de Martin Quatermass à l’écriture du scénario qui mêle physique quantique, occultisme et fondements religieux sur le même tableau.
Mais l’intrigue ne s’attarde pas plus que de raison sur le mysticisme de cette manifestation antédiluvienne qui menace l’ensemble de l’humanité. En atteste d’ailleurs son introduction parsemés d’ellipses temporelles qui écarte toutes relations ou dialogue superflue, afin d’insuffler immédiatement une atmosphère sinistre et oppressante nimbé d’une partition qui s’insinue aussi sournoisement que ce liquide verdâtre tourbillonnant et qui finira par se répandre dans son environnement puis sur le monde. De toute manière, le film écarte toute tentative de rationaliser la nature de ces événements (épanchement d’un liquide qui défie les lois de la gravité, nuée d’insecte dévorant les âmes, passage au travers d’une autre dimension par le reflet d’un miroir) et le réalisateur n’aura besoin que de peu d’artifices et de scènes choc pour inoculer la peur. La simple invocation d’une silhouette familière dans un halo de lumière finira même par nous cueillir d’effroi. Par ailleurs, le choix de superposer ses effets de mise en scène permet de mieux en accentuer leur dualité, puisque l’idée du film suppose que tout élément possède forcément son contraire que ce soit la notion du bien et du mal, le paradoxe temporel que constitue ces rêves prémonitoires, le cycle du jour et de la nuit, jusqu’au choix d’associer des contrastes et nuances d’éclairages opposés sur le cercle chromatique tel que le vert et le rouge largement employé sur l’affiche. D’une certaine manière, on peut donc dire que cette vision de l’apocalypse tient pratiquement d’un miracle surtout si on considère que le cinéaste n’a pu compter que sur un budget d’à peine 3 millions de dollars.
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