The Drop (Quand vient la nuit en VF) fait parti de ces films d'ambiance. Ce genre d'œuvre ou la mort plane tout le long du métrage cependant, jamais on ne sait si elle va frapper et si ça devait se produire on ne sait pas non plus sur qui la faucheuse va s'abattre. Cette ambiance oppressante, anxiogène qui règne nous met en tant que spectateur mal à l'aise, nous ressentons une sorte d'angoisse pour le destin des personnages. Dans le même genre, je pourrais citer Animal Kingdom de David Michôd ou Little Odessa de James Gray qui sont bâtis du même bois que le long-métrage de Michaël R Roskham.


Au-delà de l'ambiance, l'autre élément qui est intéressant et non-négligeable dans The Drop, ce sont les acteurs. Le réalisateur a pour l'occasion réuni deux hommes hyper charismatiques du nom de Tom Hardy et Matthias Schoennaerts. La séquence que je vais décrypter avec vous met en opposition ces deux forces de la nature. Pour contextualiser un peu l'extrait le personnage de Schoennaerts est un loubard qui maltraite son chien, celui-ci l'a laissé à l'abandon jusqu'à que le personnage de Tom Hardy en prenne la responsabilité. Eric Deeds (Schoennaerts) souhaite soutirer une forte somme d'argent à Bob Saginowski ( Hardy) pour lui laisser légalement le chien et n'hésitera pas a menacer de tuer le pauvre animal si Bob ne respecte pas les conditions données.


Voici l'extrait : https://www.youtube.com/watch?v=3R0vMJ8-odY&t=1s



Bob vs Eric



Ce que l'on peut constater lors de ce passage, c'est ce plan sur le visage de Bob au début de la scène (0.06 seconde). Il se rend chez Eric pour s'expliquer après que celui-ci se soit introduit à son domicile en son absence. Bob est expressif, le visage plissé, agacé (0.11 secondes). Comme d'habitude depuis le début du film, Eric apparaît là où on ne l'attend jamais, flouté dans un premier temps (0.14 secondes) pour représenter cette menace de l'ombre et net juste après. S'ensuit la confrontation entre les deux hommes. Ce qui saute aux yeux en premier lieu, c’est d’une part la proximité des personnages qui se défient et d’autre part la différence physique qui les oppose. Schoennaerts domine complètement Hardy au niveau de la taille. Depuis le début du film, il est une menace constante et pesante, donne le sentiment de prendre le contrôle de l'intrigue et du destin des protagonistes. Ce ressenti de mort qui plane que j'expliquais en début de texte, c'est en parti lui qui l'incarne.


Tom Hardy dans le film est plutôt passif, timide, toujours les yeux baissés, il incarne le barman qui s'occupe de ses affaires et qui veut éviter les emmerdes. Encore une fois, il se laisse malmener psychologiquement par Matthias Schoennaerts qui n'hésite pas s'approcher pour briser la distance de confort (0.41 seconde). Hardy montre sa position de dominé en faisant un geste de recul (0.42 seconde), Schoennaerts continu son emprise dans le débat en coupant la réplique de Tom Hardy (0.51 seconde).



Tout dans le regard



Toutefois, à un moment de la scène, les rapports de place vont s'inverser de manière très subtile, et cela, grâce a la fantastique interprétation de Tom Hardy qui en un regard va complément changer la donne et faire sortir la bête qui est en lui, cette rage qui s'est contenue pendant plus d'une heure. Je vous propose de regarder précisément le moment ou l'antagoniste menace la vie du chien, observez maintenant Tom Hardy et le changement qui s’opère. La caméra fait un gros plan sur lui. Le visage qui jusqu’à présent était expressif devient totalement inerte et tendu à l'annonce de cette menace (1.18 seconde). La tête qui était baissée, presque rentrée dans ses épaules s'élève enfin (1.23 seconde). Le regard auparavant timide et baissé lui aussi, devient vide et figé, puis rempli de haine quand il regarde droit dans les yeux son bourreau (1.25 seconde).


En menaçant le chien, Eric Deeds vient de faire sortir la part sombre qui sommeillait en Bob Saginowski. Un regard plein de rage, d'un homme qui protège ceux qu'il aime, un regard plein de sincérité qui fait froid dans le dos et place cette mort qui planait sur lui, sur Rocco (le chien) et sur Nadia (Noomie Rapace) dans l'autre camp. En quelques seconde, il vient de rééquilibrer le rapport de force, le danger n'est plus à sens unique, dorénavant la mort peut frapper l’un comme l’autre. La scène se termine en s’attardant toujours en gros plan sur ce nouveau visage de l’acteur (1.46 seconde). À partir de cet instant plus rien ne sera jamais pareil.


Ça chers lecteurs, c'est ce que j'appelle un vrai moment de cinéma et de l'acting dans le sens le plus noble du terme. Pour cette seconde précise, je ressens une émotion forte, il y a tellement de conviction dans ce regard que ça transperce littéralement l'écran. Ce qui est plaisant à voir, c'est cette transmission d'émotion qui s’effectue sans avoir recours à une ligne de dialogue, le non-verbal s'exprime pleinement.
Notons l'intelligence dans le recrutement du cinéaste d’avoir choisi ces deux acteurs de grands talents et d'avoir exploité avec une extrême intelligence leurs qualités techniques et la bestialité qui les caractérisent.



Conclusion



Michaël R Roskam, a t-il ressenti ce moment imprévisible, unique, presque magique que ressentent certains réalisateurs quand ça se présente devant eux ? Je ne sais pas et si j'en avais un jour la possibilité, je serais curieux de lui demander. Ce que je sais en revanche, c'est que de ma place de modeste spectateur, ce moment fugace, je l'ai ressenti. La principale force du jeu de Tom Hardy se trouve dans son regard, on a déjà pu le voir par exemple dans Warrior ou Locke, une fois de plus on le retrouve ici. Le fait qu'il ait énormément de tendresse pour les chiens, renforce d’autant plus la crédibilité de son interprétation. Rien que pour revivre ce pur moment de cinéma je suis déjà prêt a revoir le film une 3eme fois.


PS : je tiens également à vous faire partager un autre passage, le monologue de James Gandolfini. Cette scène remarquablement jouée par l’acteur, pourrait être un prolongement (ou une réalité parallèle) de ce que serait devenu son personnage emblématique de Tony Soprano des années plus tard. https://www.youtube.com/watch?v=uJ2OdKW5wM0

ChrisTophe31
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le 16 nov. 2017

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Chris Tophe

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