Hé ! Rusty James ! Où tu vas comme ça ? Qu’est-ce que t’as à tout le temps à traîner comme ça ? Tout le temps là à penser à la prochaine bagarre, à la prochaine fille. T’es comme un jeune chien sans collier, tu tournes. Tu vas debout et fier. Tu veux être chef, Rusty James, mais as-tu du cœur ? Des couilles, t’en as, je l’ai vu, mais ça ne suffira pas. T’es tout le temps là, à rêver, comme un ex fan des sixties, des fifties, t’es comme un chien égaré, Rusty James. Et enragé, tu penses peut-être à West Side Story, aux Bloods, et aux Crips, au bleu, et au rouge. C’est vieux tout ça. C’est un vieux film. C’est peut-être pour ça qu’on t’appelle Rusty, (rouillé). T’es si jeune et déjà rouillé dans ta tête. T’es vieux avant l’heure, nostalgique d’un passé dépassé, révolu. Tu vis dans une époque révolue, et tu veux suivre les traces de ton grand frère, ton héros.
A défaut d’avoir un père, tu as une bande, des potes. Ton vieux s’est noyé dans l’alcool depuis que ta mère s’est enfuie ailleurs, vers le ciel ensoleillé de la Californie. Ton marcel blanc est taché de sang. Le sang du martyr sans cause. Ex fan de Marlon Brando, t’es toujours en retard d’une époque, d’une vie. Tu marches comme un vieux, avec une canne, tu saignes, tu boites Rusty James ! C’est sans doute pour ça que Nicolas Cage arrive, et te vole ta copine. Tu restes là, debout, sans comprendre, ta tête vide, les poches vides. Tu es jeune et beau, Rusty James, mais c’est tout ce que tu as.
Et voilà que ton frère ressurgit du néant, à cheval sur sa grosse cylindrée. Le Motorcycle Boy ressort de nulle part, beau comme un dieu lui aussi, tout comme toi. Normal, c’est ton grand frère. Et toi, tu penses qu’il va redevenir le caïd, le seigneur de la rue d’en face, du quartier, du monde entier. Et tu seras son lieutenant, mais arrêtes de rêver, Rusty James ! T’es nostalgique, bien trop jeune pour être si nostalgique. T’as pas assez de plomb dans la tête, petite frappe, petit voyou. Coppola t’aime bien, au fond. Il te drape d’une dimension romantique, très flatteuse, empathique, il te rend presque sympathique, mais moi, si j’ai un conseil à te donner, c’est d’enfourcher la bécane de ton frangin, et de fuir cette ville grise et sale, au plus vite, avant que tu ne te fasses tuer.
Il est des films, qu’on peut appeler sans emphase, les films de sa vie. Des films qu’on voit comme ça, un jour, et qui vous marquent à vie. Des films qui vous font évoluer tout court, en une nuit. Rusty James est de ceux là. Il fait partie de mon parcours de vie. Je l’ai vu un jour, tard le soir, et ça a été un choc, scotché le petit. Ce noir et blanc, avec soudain deux petites touches de couleur, une tache bleue, et une rouge. Ces nuages qui semblent brûler de rage. Cette brume, cette fumée, ce gris, qui dit qu’on est dans une ville industrielle minable, sans avenir, comme sa jeunesse, désœuvrée. Heureusement, il y a les bagarres, l’alcool, la musique. Superbe BO Rusty James, entre musique technologique, funk et rythmes Cajuns. Ça fait rêver. Magique. Très beau casting, oú on peut revoir Mickey Rourke dans toute sa splendeur, Laurence Fishburne mince et svelte, si, si, il a été mince ! Nicolas Cage jeune…ils sont tous jeunes et beaux, même le père alcolo, Dennis Hooper, un vrai déchet, mais qui aime ses fils à sa façon. Le film est immense et beau. C’est la grandeur du noir et blanc, et la beauté du sentiment exprimé. Car on parle d’amour et de perte de l’innocence dans Rusty James. Des thèmes universels s’il en est, avec la touche Coppola, une dimension qui fait grimper cette petite histoire toute simple sur des pentes insoupçonnées, statufiée par le noir et blanc, et gris. Un cadrage d’expert, Coppola oblige, on a l’impression de toujours précéder l’action, et de vivre un drame sans cause. Une direction d’acteurs invisible, trop bien, et toujours du mouvement, malgré l’impression de lenteur à l’écran. Hé ! Tu vas où comme ça, Rusty james ?