En propos liminaires, prévenons que le film ne contentera que les fans de ce binôme hors norme, qui est la "honte de la France" pour reprendre les termes d'un vindicatif barbu croisé dans le réfectoire de cette thalasso cabourgeaise. Mais je soupçonne quand même les gens allergiques aux borborygmes de l'auteur des Particules élémentaires d'être amusés malgré eux, par les séances subies et par les privations diverses qui nuisent tant à sa créativité.
Guillaume Nicloux n'est peut-être pas un réalisateur extraordinaire mais c'est un cinéaste qui a parfaitement compris comment exploiter deux matériaux explosifs : L'écrivain Michel Houellebecq et le mythe Gérard Depardieu. Le premier, auteur à succès dépressif, lucide, drôle et souvent sulfureux, le second, acteur omniprésent depuis 50 ans, à la fois génial, excessif, dispersé, vorace et inconséquent. Et rien que pour cela, il faut rendre hommage à Nicloux qui a su les imaginer dans ce cadre, idéal pour une comédie. Ses deux interprètes sont sans cesse brimés par les interdictions de toutes sortes dictées au nom de la santé publique ou de la morale.
Une thalasso dans le Calvados, soit un endroit destiné à remettre en forme les pensionnaires en les privant de ce qu'ils aiment le plus au monde. Faire du bien en supprimant le toxique de leur organisme. Voir ces deux fortes personnalités sujettes aux addictions, être ainsi maternées et privées comme deux petits enfants produit un effet irrésistiblement comique (Houellebecq qui essaye de négocier ses deux verres de vins aux repas auprès d'une responsable...).
L'auteur de Sérotonine a une intelligence comique rarissime, il a tout compris aux effets, il exploite son personnage, son image et sa voix effacée à la perfection. Un mélange improbable de fragilité et de noirceur, entre Jean Carmet et Céline. Il flotte dans le sillage de Gégé, toujours imposant et truculent au moment d'inquiéter son compère sur les risques de la cryothérapie ("ça va te geler les couilles ! ils ont pris des mecs au chômage, mais ils savent pas ce qu'ils foutent"). Cette amitié est scellée par les conditions drastiques de l'endroit quasi carcérales (pas de vin, pas de charcuterie, pas de tabac, même les sièges sont durs dans cette putain de piscine). Une forme de Guantánamo normand où l'on pratique la torture aquatique. Des traitements qu'ils vont tenter de fuir grâce à leurs vices mortels.
L'improvisation est souvent palpable, les deux monstres ne reculant devant aucune discussion absurde, de la vie sexuelle de Gégé, au concept du 69, en passant par les poules qui ont la fâcheuse habitude de se jeter sous les roues de bagnoles... Y a un côté L'aventure c'est l'aventure dans ce truc, en plus dépressif, en plus 2019 quoi. Le raffermissement des chairs leur semble un peu vain, ils ont certainement raison.
Et quand la discussion dérive sur le Christ, la mort, et la Résurrection, Houellebecq fond en larmes en évoquant la négation de la mort et le retour de l'étreinte physique de sa grand-mère. Un moment assez inattendu, qui met mal à l'aise tant ces confessions semblent sortir du partage d'une 7e bouteille de côte du Rhône.
Le cadre a très peu d'importance, car l'intérêt du film réside dans cette confrontation improbable. Et ce n'est pas très grave si l'essentiel du film se passe dans les couloirs froids de ce SPA, si les autres acteurs ne savent pas jouer ou que leurs personnages ne sont pas creusés plus que cela. On s'en fout en réalité de cette histoire de disparition de matrone gitane, le spectacle est assuré par le duo qui discute stomatologie, et des meilleurs pays de l'est pour se faire opérer. On pense à Laurel et Hardy évidemment, tellement évident qu'un clin d'oeil est explicitement adressé au spectateur lorsqu'un employé vient saluer la performance de Gégé dans les adaptations d'Astérix.
L'un des grands moments du film est la vraie fausse rencontre Houellebecq / Stallone, où l'écrivain confesse son admiration devant la composition de Sly en Bertrand Barnier dans le remake d'Oscar, le film de De Funès. Difficile de ne pas éclater rire devant cet échange.
Un comédie 1000 fois plus efficace que les films de Delepine et Kervern ou Dupieux, alors que ça boxe dans la même catégorie de bizarrerie. Bref, serait-ce le film que Blier n'est plus capable de réaliser ?