Hazanavicius nous replonge dans le passé à travers ce délicieux hommage. Rires, pleurs, émotions...

Le réalisateur et scénariste français Michel Hazanavicius nous replonge dans le passé avec son hommage aux inombrables références aux films muets et en noir et blanc de la fin des années 1920. Tous les acteurs (y compris le chien) sont formidables, de même que le travail technique (photographie-montage-décors-costumes) qui est une pure merveille. Au menu de "The Artist": rires, pleurs, émotions...

Michel Hazanavicius nous avait déjà épaté avec ses deux "OSS 117", qui nous replongeaient dans l'ambiance des long-métrages des années 50 et 60, comme les tous premiers "James Bond". Ces films étaient par la même occasion dotés d'un humour très spécial, idiot sans pour autant être vulgaire, mais très efficace. Le réalisateur nous revient donc, de même que son acteur fétiche Jean Dujardin, avec cette fresque portant sur la fin des années 1920, soit 1927 pour être précis, dans un Hollywood en pleine révolution technologique, voyant l'apparition des films parlants.

Tout individu qui aurait des préjugés sur les films en noir et blanc et muets devrait tenter l'expérience de ce "The Artist", qui vous fera oublier toutes ces mauvaises pensées. Dès le début, grandiose, le réalisateur nous propulse à travers la scène d'une projection d'un film dans un cinéma de l'époque. Jean Dujardin y est la vedette et, une fois le "The End" ayant apparu sur l'écran, il se lance sur la scène où des spectateurs enthousiastes l'acclament et l'applaudissent en silence. George Valentin – c'est le nom de cet acteur – est au sommet de sa carrière. Il est une star des films muets.

On ne saurait trop quoi dire concernant Jean Dujardin, sinon qu'il est magnifique dans ce film. Bien plus que de susciter le rire des spectateurs, il parvient à les émouvoir avec un jeu d'acteur sans faille et sans excès. Il n'a pas besoin de parler, juste de laisser son visage s'exprimer. De plus, il est excellent pour les claquettes... Et il ne faut certes pas oublier la performance de son compagnon canin, qui a de loin mérité sa Palme Dog.

George Valentin est amené à rencontrer Peppy Miller (Bérénice Béjo, tout aussi flamboyante que Dujardin), une quidam qui va vite faire ses débuts en tant qu'actrice jusqu'à devenir une star. C'est alors que nous assistons à un changement de situation: les films parlants font leur apparition, ce qui va mettre fin à la carrière de George Valentin, convaincu que les spectateurs n'ont pas besoin d'écouter l'acteur pour apprécier le film. A côté de lui, Peppy Miller devient une star chérie à Hollywood grâce à ses nombreuses performances dans des films parlants. La vie devient alors un enfer pour Georges Valentin, comme il en avait déjà eu la vision à travers un rêve.

Ce rêve, précisémment, est l'une des seules scènes du film à contenir du bruit. Un verre posé sur la table, le bruit de fond des studios de cinéma, des rires de femmes, une feuille qui tombe par terre... le tout se passant autour d'un George Valentin qui n'arrive à sortir aucun son de sa bouche. Les sons, dans cette scène, prennent une dimension effrayante, et même dérangeante. Michel Hazanavicius nous annonce qu'ils sont inutiles, tout simplement.

D'un point de vue plus général, le réalisateur fait bien de situer son film à cette période de changement (1927) et en profite pour interpeller le spectateur par rapport aux progrès technologiques qui mettent fin aux styles d'antan, ce qui suscite un questionnement pertinent: "le progrès est-il toujours bien, voire meilleur?", une question assez d'actualité vu l'ascenssion de la 3D dans le monde d'aujourd'hui.

"The Artist" est la preuve formelle qu'un film n'a pas besoin de son pour faire passer une histoire, une émotion ou un message. Pas un seul instant nous ne sommes perturbés ou ennuyés par ce film qui, tout en suivant sa logique narrative, nous transporte dans un monde aux milles émotions. Le rire est l'un des éléments moteurs du film, et pourtant, ce n'est que le regard des personnages ou certaines situations qui le suscitent. A part l'humour, il y a aussi le côté romance. George Valentin et Peppy Miller s'aiment, mais ne peuvent se l'avouer à cause de nombreuses raisons. Dans une scène, nous pouvons assister à plusieurs prises de tournage d'une même scène d'un film, où les deux personnages sont sensé se croiser. Cette scène doit être recommencée à chaque fois, car les deux sont en train de tomber amoureux l'un de l'autre.

Le film évolue donc de rires et amour à quelque chose de plus dramatique dans la seconde partie, alors que George Valentin se retrouve sans emploi. Hazanavicius nous montre donc aussi cet aspect d'échec et d'instabilité auquel la plupart des acteurs dans le monde peuvent se retrouver confronté à tout moment. Alors que nous le connaissions détendu et rieur, l'acteur prend une dimension tout à fait opposée: instabilité, colère, désespoir... Jusqu'à que l'on arrive à une scène monumentale au dénouement efficace, proche de la fin, où Valentin va se suicider, alors que Peppy essaye de le rejoindre chez lui au volant d'une voiture lancée à toute allure. Pour cette scène, c'est la musique de "Vertigo" ("Sueurs Froides" en français) de Bernard Herrmann qui a été choisie.

En effet, le film a beau ne (presque) pas avoir de sons, la musique est là pour compenser, et même mieux: c'est elle qui accompagne et qui renforce tous les changements d'humeur des personnages. La musique de Ludovic Bource est une autre merveille de ce film (oscarisée à juste titre d'ailleurs), outre le scénario, la réalisation et les acteurs. Cette musique, et il en est de même pour la photographie, le montage, les décors, les costumes etc., respecte le style des années 1920, avec évidemment une qualité meilleure pour l'image et le son. La photographie, notamment, nous offre des plans d'une beauté rarement vue ces derniers temps, plans par moments différents de ce que le cinéma d'aujourd'hui à tendance à nous offrir. Certaines images jouent aussi sur les impressions et illusions: jeu avec l'ombre de Jean Dujardin projetée sur un écran, impression de voir Peppy embrasser George alors qu'elle ne fait que se pelotonner contre son veston etc. Et il va sans dire que c'est à travers tout ce travail consistant à "faire comme autrefois" que le spectateur peut retrouver d'inombrables références aux films muets de l'époque (dont les Chaplin pour n'en citer qu'une) et que Michel Hazanavicius affiche son hommage.

Un film magistral et sans fautes, mis en scène par un Michel Hazanavicius créatif et plein de ressources. "The Artist" mérite bien ses 5 Oscars – dont les principaux d'ailleurs comme Meilleur Film, Meilleur Réalisateur et Meilleur Acteur principal – même s'il n'a pas gagné tous les 10 Oscars pour lesquels il a été nomminé. Un film muet magnifique qui nous rappelle que le cinéma est un langage universel qui n'a pas besoin de paroles pour faire rire, pleurer et émouvoir... Révérence!
Ciné-Look
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le 4 mai 2014

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