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Bong Joon-ho est de ces cinéastes qui plongent dans tous les genres, de la comédie Barking Dogs au polar poisseux Memories of Murder, en passant par le drame Mother ou la science-fiction de Snowpiercer, et par le film de monstre qui nous intéresse aujourd’hui : The Host. Une œuvre qui a vu le jour sur une idée de l’adolescence du réalisateur qui s’était toujours demandé ce que donnerait la présence de Nessie dans la rivière Han. C’est par l’entremise d’un photomontage à l’arrache présentant la créature du loch dans les eaux séoulites qu’il a pitché son projet aux producteurs, et se lance dans le film le plus cher du pays au moment de sa sortie. Une œuvre unique, tant pour le pays du matin calme que pour le genre et le cinéaste, qui a pour point commun avec le reste de la filmographie du maître d’être une histoire profondément humaine, à la portée sociale fondamentale.
La satire y est rude, tirant sur toutes les instances de la société coréenne. Le premier mal traité concerne la pression perpétuelle que subit une population en compétition permanente, gouvernée par une poignée de méga-corporation de la tech, les chaebols (Samsung, Hyundai…), qui sont les ascenseurs sociaux auquel chaque citoyen doit aspirer pour espérer sortir d’une condition autrement destinée à la misère (les nombreux sans-abris qui parsèment le film), le suicide (la scène d’introduction de la bête), le chômage (le personnage du fils incarné par Park Hae-il) ou la médiocrité (la famille centrale du métrage).
En parallèle vient se greffer l’incompétence et la corruption des différents organes du pays. Entre des militaires quémandant des pots de vin, des médias abrutissants qui occultent la crise en cours pour continuer à divertir la populace, une administration et un système de santé sclérosés, tout est fait pour que la déliquescence de cette société vienne s'immiscer dans les mœurs du citoyen lambda, devenu paranoïaque et sombrant dans une délation toute en détachement (“Au fait, comment est imposée la récompense?”). Des organes nationaux asservis à la puissance américaine (comme pour les tests ADN de Memories of Murder), dont on dépend pour réparer une catastrophe dont ils sont les géniteurs, jusqu’à les laisser gazer la population qui tente de se soulever avec une variante de l’agent Orange utilisé au Vietnam. Tout ça pour conclure avec un déni de responsabilité sur toutes les erreurs commises, directement calqué sur le discours des américains suite à leur ingérence en Irak sous prétexte fallacieux d’armes de destruction massive.
Avec un tel pamphlet, on pourrait croire The Host dépressif, mais c’est sans compter sur le point de vue choisi, celui d’une famille dysfonctionnelle attachante, pour qui les enjeux sont personnels puisqu’ils doivent récupérer la petite Hyun-Seo, emportée par la créature. Un parti pris qui humanise l'œuvre par une galerie de personnages ratés mais profondément honnêtes. Entre un fils demeuré, un autre frustré mais passif, une fille physiquement apte mais socialement effacée, un patriarche qui culpabilise de l’éducation qu’il a donné à sa progéniture, et une fillette bien plus sage que ses années, les Park représente la quintessence de la famille moyenne, tentant de s’en sortir dans un pays encore en phase de recherche. Une variation de la cellule que l’on retrouvera plus tard dans Parasite.
Cette famille est mise en directe opposition avec la société dépeinte, et prend son essor à la moitié du film:
A la mort du grand-père
Elle sort alors de son atermoiement passif pour se responsabiliser et mettre à profit ses compétences dans cette mission de sauvetage. Le fils chômeur use de son passé d’étudiant manifestant, Bae Doona bande son arc, et Song Kang-Ho forme le cœur à vif de cette équipée. Pendant ce temps, la gamine prend le rôle de figure maternelle pour un orphelin également victime de la bête, protégeant plus faible que soi dans un élan d’amour irréfléchi. Les Park se révèlent être l’entité la plus compétente du pays car débarrassée de toutes considérations autres que celle d’atteindre l’objectif fixé: pas de vénalité, d’hypocrisie, ou de rejet de la faute. Ils ont merdé, ils doivent réagir en conséquence. Les seconds couteaux qui leur viennent en aide sont également issus des classes les plus défavorisées, des laissés pour compte qui n’ont plus que leur conscience pour les guider. Le cynisme de l'État fait face à l’humanité profonde de ses constituants.
Ce dispositif d’antinomies est mis en place par des changements de tonalité que l’on retrouve souvent dans le cinéma coréen. Ainsi se succèdent moments graves (le rapt de Hyun-seo) et bouffonneries (la commémoration sanglotante tournant au pugilat), scènes d’action et de tension époustouflantes (les berges de la rivière Han) et moments de grâce suspendus (le dîner avec la fillette). On rit, on frissonne, on grince. La palette est complète, et portée par une maestria visuelle de tous les instants. D’une Séoul torrentielle, personnage à part entière aux architectures se découpant avec la force naturelle du fleuve, aux gazages des berges créant une atmosphère cauchemardesque, en passant par les apparitions de la créature, difforme et souffrante (dont le design a été basé sur une photo de Steve Buscemi dans Fargo, blessé au visage et à l’énervement palpable), tout est au service d’une imagerie marquante qui vient appuyer le propos du film.
The Host est une œuvre sans pareille, dont l’étroitesse du budget par rapport à ses contemporains américains dans le registre du monster movie est une belle leçon de talent, et où la satire sociétale côtoie des sommets d’humanité. La force du film est intacte, près de vingt ans après sa sortie, et la filmographie de son auteur toujours aussi impeccable, allant de chef d'œuvre en chef d'œuvre.