Je me souviens très bien du premier Top Gun, j’avais 11 ans et j’étais allé voir le film tout seul avec mon bon vieux bicross. Tout était alors sur l’écran pour faire kiffer le petit gamin que j’étais : les avions de chasse, à l’instar des camions poubelles ou des gros robots, ça fait rêver. Après, soyons honnête, je n’ai jamais été un grand fan du film et, les années passant, il s’est coulé dans un coin de ma mémoire, comme un petit classique passé à la postérité pour sa bromance, sa mise en scène tape à l’oeil et ses excès très 80’s. Finalement, j’ai toujours trouvé Top Gun plus intéressant pour la place qu’il aura prit dans l’histoire du cinéma de sécurité nationale américain que pour celle qu’il pourrait avoir dans ma propre cinéphilie.

L’annonce d’un Top Gun 2 était forcément intrigante, qu’allait faire Tom Cruise de ce vieux film un peu ringard dans le contexte actuel d’une production recyclant à peu près tous azimuts ? Entre un Ghostbusters 2000 et un Terminator 12, entre un Scream 7 et un nouveau Mad Max, comment Tom allait-il s’y prendre ? Sous quel angle allait-il aborder cette grosse bouinerie ?

Eh bah, difficile de dire qu’on a été surpris...

Tom Cruise avait déjà progressivement tordu la saga Mission Impossible à n’être plus qu’un écrin destiné à sa propre (dé)mesure, tournant le dos aux récits d’espionnage funs pour investir le stunt-porn anachronique, qui ne semble exister que pour vendre les making-of du tournage. Finalement ce sont ces images qui comptent, celles qui mettent en scène les gestes héroïques de la star dont les exploits dépassent désormais ceux des personnages qu’il incarne. Tom Cruise conduit une moto, Tom Cruise saute d’un immeuble, Tom Cruise pilote un hélicoptère… cette succession de vignettes semble être l’horizon d’une carrière devenue aussi délirante que fascinante.

Disons-le d’emblée, si le conflit avec l’URSS dans le premier Top Gun restait annexe à un récit qui se rapprochait plus du film « coming of age » que du film de guerre, la mission militaire de ce Top Gun 2022 reste également périphérique, n’étant là que pour proposer ses scènes de voltige. Car si le premier film reposait sur une histoire sommaire, ce nouvel opus et sa mission de cours de récré, épique comme une partie de Zaxxon jouée sur un atari de 1982, touche le fond en matière de dramatisation, de péripéties ou d’enjeux. On n’est plus dans le cinéma de sécurité nationale, les enjeux militaires sont réduits a leur plus simple expression, à une menace qu’on ne cherche même plus à introduire, contextualiser ou, juste, rendre un minimum crédible. Le concept stratégique de l'importance des drones n'est jamais exploité. A aucun moment le film ne nous proposera d’avoir peur que le plan échoue, ou que cette « rogue nation » puisse finir de raffiner son uranium. L’antagoniste, résumé à « c’est le méchant », sans visage et générique, va servir d’excuse à un jeu de cours de récré d’école primaire afin que Tom puisse chevaucher son avion contre des MiG pilotés par des types lugubres aux casques noirs… C’est ce que nous sommes venus voir. L’enjeu n’est plus de voir les personnages déjouer des pièges et se montrer héroique pour sauver le monde. L’enjeu c’est de voir comment va tenir la goule de Tom lorsqu’il va se prendre 3 G dans le cornet. Tom et le film vont s’échiner à nous rappeler que c’est ça que nous sommes venus voir et, quelque part, il y a une candeur étonnante à le voir ainsi dans le véritable cockpit d’un véritable avion de chasse, rêver d’être ce qu’il incarne à l’écran. A ce niveau, Top Gun 2, dans ses meilleurs moments, touche presque à la poésie que dégage certains gags de Calvin et Hobbs… on regrettera juste que les MiG ne soient pas pilotés par des T-Rex. Peut être dans une future itération de la franchise, s’il leur venait l’idée géniale de la croiser avec celle du parc du Jurassique.

Bon, je n’attendais pas vraiment que Top Gun 2 m’emmène sur un terrain exotique et inattendu, mais je ne m’attendais pas à ce qu’il soit rien de plus qu’une grosse remise à jour du premier, un film qui ne fait que revisiter les figures du premier film. Le résultat, c’est que les éléments narratifs de Maverick viennent tous du premier film dont l’histoire a été réduite à l’os, à ses moments emblématiques et à ses scènes iconiques. Maverick, c’est en gros Top Gun 1 raconté par un enfant de 11 ans qui serait tombé amoureux de Tom Cruise et qui raconterait le film à ses copains dans la cour de récré. Là où le premier film avait un scénario, certes pas flambant, mais qui proposait une galerie de personnages, évoluant dans un monde crédible et progressant le long d’une histoire qui prenait son temps pour être racontée, le nouveau film ne se résume qu’à une série de vignettes déconnectées que le spectateur est invité à lier entre elles. Une relecture XXL des éléments significatifs du premier film... et rien d’autre.

Ainsi, du carton d’introduction au générique de fin, on nous rejoue la partie de volley, la moto contre l’avion, les traumas, les figures paternelles, les gags (celui de la tour est par exemple remplacé par celui du décollage de l’avion furtif), la moustache de Goose, un nombre improbable de dialogues, la nostalgie provoquée par une chanson etc… la liste est interminable, et la seule chose que propose vraiment Top Gun 2 se résume en gros aux visages déformés des acteurs dans les cockpits.

Nous sommes dans un film où rien ne semble exister au-delà de ce que l’œil de sa star peut atteindre. Je pense notamment au match de volley, celui de 1986 se jouait sur un petit terrain, entouré de figurants, filmé dans une vraie ville où passaient au loin les voitures. Tout ça encrait le film dans un cadre réaliste, dans un monde qui était censé exister pour que le spectateur puisse croire à l’histoire qu’on lui raconte. A l’instar de nombreux blockbusters récents, le nouveau Top Gun a donc cette dégaine de film tourné dans des hangars vides, dans des studios vides, des lieux vides, qui ne sont occupés que par une poignée de figurants, et servant de cadre à des histoires anémiques où se débattent un nombre ridiculement étriqué de personnages. Aucun effort n’est fait pour qu’on ait l’impression d’être vraiment dans cette école Top Gun, que des personnages existent autour de Cruise ou qu’on ressent cette menace terrifiante qui pèse sur le monde libre. Car là où le premier Top Gun était un film où la mise en scène, Tom Cruise et les F14 se partageaient la vedette pour tricoter un récit à la gloire de la Navy, Top Gun 2 c’est un film où la mise en scène, la Navy et les F14 se partagent le travail de tricoter un récit à la gloire de Tom Cruise.

Top Gun 1, c’était l’histoire d’une bande de jeunes mecs tous plus cools les uns que les autres qui allaient quitter les rivages de l’enfance et de la masturbation pour gagner les grandes eaux de la maturité grâce à la maîtrise de leur hyper sexualité, allant des gros manches qu’ils se tirent entre les guibolles aux moteurs de moto qui gueulaient entre les cuisses. C’était le film parfait pour accompagner les premières branlettes sonnant la fin de l’enfance pour les petits garçons de cette époque. Et Top Gun 2 s’adresse en priorité à cette génération, devenue aujourd’hui des quarantenaires cyniques et désabusés. Le film est une proposition exaltante : c’est la promesse d’un voyage merveilleux, d’un retour vers les draps souillés de l’enfance dans un grand exercice masturbatoire collectif, où, tous agenouillés aux pieds du « grand » Tom, nous communieront ensemble dans une orgie délirante.

C’est que bégayant ainsi ces figures du passé au cœur du spectacle finalement un peu triste de celui qui ne veut pas mourir, Cruise cherche à incruster sa légende par la force, dans un geste d’une vanité masturbatoire édifiante. « Ma place est ici », d’une manière presque gênante, Tom Cruise s’incruste chez les petits jeunes, montre que le « vieux » est toujours cool, plus cool qu’eux en fait, qu’il a toujours ses abdos en place et qu’il est, encore et toujours, le boss. Et si, dans le premier Top Gun, le jeune Maverick avait tamponné le vétéran Rick « Jester » en dogfight, ici, le film n’offre même pas à la nouvelle génération l’espoir de pouvoir tenter venir l’inquiéter dans son rôle de mâle alpha A aucun moment la question de savoir s’il est toujours au niveau ne sera un enjeu. Tom Cruise brille de mille feux, immaculé, il est intouchable et au dessus de la mêlé. Même lorsqu’il se fait virer d’un bar par les jeunes pilotes qui ignorent son identité, il n’est pas porté par ces bras vigoureux, c’est son corps qui lévite et qui se sort de lui-même, en planant, vers la sortie.

Et si la compétition avec les jeunes n’est jamais un enjeu, celle avec ses anciens camarades est réglée de manière encore plus radicale. Le traitement de sa love affair de l’époque et de son ancien concurrent sont édifiants. Kelly McGillies, la jeune instructrice que Cruise avait jadis séduit étant aujourd’hui « infilmable » selon les critères en cours à Hollywood, on ne peut pas laisser son apparence physique d'aujourd'hui rappeler que Cruise a 60 balais. Alors elle disparait corps et bien et le film investit donc sur une simple ligne de dialogue un peu oubliée du premier afin de la remplacer par la nettement plus jeune Jennifer Connely. Un calcul rapide nous dit qu’à l’époque du premier film, celle qui était connue comme étant « la fille du Colonel » avait donc à peine 15 ans… De son côté, le rôle de Val Kilmer va consister à exposer sa déchéance physique et sa maladie avant de basculer dans la mort, et l’oubli. Voila une sorte de malédiction pour « celui qui ne vieillit pas » et qui doit voir ses proches disparaitre, les uns après les autres. La relation de Maverick et Iceman s’effaçant devant l’émotion provoquée non plus par les personnages, mais par les deux acteurs qui s’étreignent.

Qu’on ne s’y trompe pas, il n’y a là nulle introspection, nulle réflexion sur le statut d’un héros vieillissant ou d’un jeune premier devenu à son tour l’aîné et qui refuse de laisser la place, cherchant à arpenter le chemin du héros jusqu’au bout, encore et encore. Ce n’est absolument pas le propos du film et nous sommes aux antipodes du retour désabusé et tendre que Stallone avait entrepris avec ses deux personnages emblématiques. Top Gun Maverick représente juste la transformation d’une jeune star en franchise dédiée à sa propre légende. Là où il y avait chez Stallone une certaine introspection, il n’y a chez Cruise qu’un exhibitionnisme délirant. Réduisant tranquillement sa filmographique à de simples produits du Cruisemultivers.

Par cette démarche fascinante, il profite pleinement des faiblesses crasses du blockbuster contemporain qu’il investit complètement, profitant de ses limites désolantes pour s’en faire un écrin idéal à la légende qu’il se taille sur mesure. Qu’il s’agisse de la narration dépouillée et simpliste au possible, ou qu’il s’agisse du cadre vidé de toute vie, ces lacunes disent simplement qu’au-delà de la contemplation du corps et du visage de Cruise, il n’y a plus rien. C’est là le seul univers que le film se propose d’explorer.

Au final, la réalisation de Joseph Kosinski et la photo de Claudio Miranda, aussi propres et impeccables soient elles, n’apportent pas grand-chose à celles de Scott et Kimball. Il reste bien sûr les avancées technologiques sur lesquelles le film s’appuie, permettant de filmer les avions d’un peu plus près, ou de capter le visage des acteurs dans de véritables jets. Ce sont ces visages déformés par la réalité des G qu’ils se prennent en plein poire qui restent la plus grosse plus value de toute cette proposition masturbatoire édifiante. Une sorte de « jackassization » du film où l’on rappelle constamment au spectateur la totale artificialité du spectacle proposé, face à la réalité de ce qu’on vécu les acteurs. Le film, dans la lignée des derniers Mission Impossible, semble n’être plus qu’un produit dérivé des making of, pris dans une démarche où les prouesses de Tom Cruise importent plus que celles des personnages qu’il incarne.

Le pire, avec tout ça, c’est que Tom Cruise a une telle assurance et un tel savoir faire que ça marche. Même si le spectateur est conscient d’être devant un type qui se branle devant lui en faisant l’hélicoptère avec sa bite alors qu’il est juché sur une moto qui s’éjecte d’un avion qui fait une pirouette arrière, ça marche. Alors que la plupart des blockbusters récents ne servent qu’à te foutre en rogne en te faisant regretter d’être resté si longtemps assis, les deux heures bien tapées de Top Gun Maverick sont délicieuses à contempler. Cette nostalgie dégoulinante et ce nombrilisme aberrant pourraient tout à fait être insupportable… or il n’en est rien. Pire, dans un cœur collectif entonné par la salle, j’ai gloussé et ricané comme le tétârd que j’étais à 11 ans et qui se tortillait d’excitation devant le manche turgescent d’un F14. Une régression et un « laisser aller » qui nous replongerait dans une enfance où, de manière un brin monstrueuse quand même, tous nos camarades de jeux, toutes nos voitures en plastique et tous nos premiers émois érotiques auraient le visage souriant et éternellement jeunes de Tom Cruise.

Et il y a quelque chose d’un peu flippant quand même dans ce succès, qui dit beaucoup de choses sur le niveau de nos attentes, et sur le niveau consternant de ce qu’est devenu le cinéma de divertissement américain… pour que la presse s’ébaubisse ainsi par l’accueil délirant du public.

Parfois, je lis que le film fait mieux que le prédécesseur. Il faudrait revoir ce petit film, il n’était pas si mal. Et il ne faut pas se laisser abuser, Maverick n’en est qu’une copie stérile et monstrueuse. Ce que les gens ont vu n’est pas un « nouveau » Top Gun, ils ont vu l’entrée de Top Gun dans le Cruisemultivers, une proposition rassurante nous promettant que les stars existent encore et que notre enfance durera pour toujours et que même lorsque ça sera la fin, nos bites resteront aussi dur que le manche de ces bons vieux F14.

J’ai beaucoup aimé cette balade nostalgique et ce retour en enfance, mais en sortant de la salle, j’avais quand même envie de prendre une douche et de changer de fringues.

MelvinZed
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le 28 mai 2022

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