Finalement si peu banale, cette histoire entre un professeur de médecine moribond se voyant déjà mort et une jeune comédienne qui a l'avenir devant elle, mais rongée de toutes parts, est clairsemée d'un cynisme mordant et d'un humour à la noirceur éclatante. Wojciech Has déploie une fois de plus toute la palette de son talent en adaptant une nouvelle de Tchekov, qu'il enrobe d'une esthétique baroque saisissante de somptuosité. En jonglant à sa guise, et toujours avec la même subtilité, avec la profondeur de champ, avec la confrontation entre des intérieurs endoloris par un temps qui semble s'être arrêté et des extérieurs où se jouent à chaque instant le mouvement et la vie qui le sous-tend, le cinéaste parvient à trouver un point d'équilibre assez extraordinaire. Superposés à la voix-off relatant toutes les pensées - et arrière-pensées - du professeur, ces éléments contribuent à accentuer l'isolement de sa vie intérieure et spirituelle, irrémédiablement marquée par un déclin qu'il pense inéluctable. L'atmosphère angoissante du film s'impose d'emblée par un travelling latéral nous donnant à voir les pièces d'une maison vide et inanimée, véritable nature morte où vient se greffer une immobilité insomniaque.
Portant sur son métier, sa famille et la vie un regard désenchanté, il ne semble trouver réconfort qu'auprès de la fragile Katarzyna, qu'il dit avoir élevé comme sa fille, mais dont les sentiments mutuels demeureront nimbés d'une ambiguïté jamais levée. De cette rencontre accouche l'un des tandems existentiels les plus marquants de l'histoire cinéma : deux êtres unis, mais déchirés par leurs conflits intérieurs. Dans le fond, ce qui les rassemble est peut-être moins la crise personnelle commune qu'ils traversent, que l'amer constat d'un monde baignant dans la médiocrité et l'hypocrisie : ainsi de Katarzyna déplorant que l'art ne soit dévoyé et souillé par des moins que rien ; ainsi du prétendant à la main de la fille du professeur, marchand de piano dont le goût pour la musique semble des plus suspicieux. Un monde où la vanité et l'insatiable quête des honneurs ont détourné les hommes de l'essentiel. Un monde tragique où, comme le rappellera le professeur lors de la séquence finale, l'on ne peut espérer sa salvation d'autrui.
Subsistent dans cette fresque individuelle d'émouvantes touches de nostalgie, lorsqu'au hasard d'une déambulation, nous découvrons ce café où le professeur avait coutume de se rendre pour rédiger sa thèse, ou lorsqu'en compagnie de la séduisante Katarzyna, il se remémore d'ineffables moments de plénitude de son passé lycéen, ceux d'un bonheur révolu. L'apathie stoïque dans laquelle il baigne ne signifie en rien la mort du temps, puisque c'est au plus profond de la mémoire que ressurgissent des bribes, des strates enfouies et insoupçonnées du passé. On retrouve ici ce qui constitue vraisemblablement la ligne directrice la plus forte de l'œuvre de Has : le rapport des hommes au temps et à leur passé.
Profondément personnelle, et vertigineusement métaphysique, cette œuvre de Has, en dépit de sa coloration pessimiste, transperce l'écran par sa réflexion existentielle sur le sens (ou le non-sens) de la vie et de la recherche d'un bonheur fugace. On ne comprendra que sur le tard ce qui fit cruellement défaut au professeur : une idée générale, unificatrice, à même de dépasser toutes les particularités des idées, opinions et sentiments. Sublimé à chaque instant par une musique tantôt lugubre, tantôt mélancolique, ce film mérite de rejoindre le panthéon d'un réalisateur (trop) méconnu.