A quoi bon vivre une vie longue si à la fin nous ne pouvons pas nous en souvenir ? La perte de mémoire est un phénomène tout aussi inexplicable que cruel. De cette terrible tare, Gaspar Noé n'en tirera que la pire des cruauté : celle de la réalité.
Vortex est un long métrage froid, triste et fataliste. Le métrage va à l'allure de ceux que la caméra filme sans jamais pour autant perdre en rythme. Il est vrai que suivre le quotidien quasiment en temps réel de ces deux personnes âgées peu sembler lassant, pourtant, c'est ça qui fait la force du métrage. Les 40 premières minutes parcourent la journée entière, du matin au couché, du couple. C'est dans cette longue unité de temps que nous avons la note d'intention de l’œuvre. Nous y voyions le père vaquer égoïstement à ses occupations, cloîtré dans sa pièce entouré de son bordel ordonné. La mère, elle, déambule sans but dans l'appartement et les mini-marchés bordéliques, un foutoir identique à ce qu'il se passe dans sa tête. D'un postulat de départ aussi sombre, le métrage ne pouvait qu'être triste. Néanmoins, il ne l'est pas complètement. En effet, i**l n'y a aucun moment de pathos ou de mélodrame pour accentuer le fatalisme de l’œuvre**, celle-ci ne se contentant que de toucher le réel. Cette recherche de réalisme est la parfaite antithèse des propos du père vis-à-vis du cinéma, celui-ci étant pour lui un rêve. La séquence introductive ne lui donne pas tort et forme l'unique moment paisible du métrage. Cependant, ce rêve mène à un mur comme s'il n'avait aucun avenir dans les prochaines minutes. Vortex envoie au spectateur durant 2 heures la réalité dans sa face, brisant ainsi tout rêve.
A plus de 80 ans, il est impossible de penser à l'avenir et le film confirme cela par une approche de la vieillesse, voire de la vie en général, très frontal et très négative. La mère est le seul personnage pur du film. Croyante, elle croit en un monde bon. La vie ne souhaitera pas pour autant lui offrir une fin à l'égal de sa bonté, celle-ci se jouant d'ailleurs d'elle en lui donnant une maladie neurodégénérative, elle qui était psychiatre. Le père est l'opposé de sa femme. C'est un vieux réactionnaire très pessimiste sur la société. Contrairement à sa compagne vierge de toute substance licite ou non, il boit et il fume. Leur fils Stéphane est un cas particulier. Il est le point d'accroche pour bons nombres de spectateurs qui pourrait ne pas être concernés par ce qu'il se passe à l'écran. Il est aussi le juste milieu entre son père et sa mère. En effet, c'est un ex drogué, divorcé et sans le sous qui tente de s'en sortir. Concernant la société il est mitigé car il a connu les deux faces de la pièce. Dans ce trio de personnage, ce sont les deux derniers qui subiront les pires des sévices. La mère étant touché violemment par la vie, le père et le fils seront touché par Gaspar Noé et son amour de montrer la pourriture humaine. Les deux personnages sont paumés. Le père est infidèle depuis 20 ans et est absent pour sa femme malade. Stéphane, lui, replongera dans la drogue au fil du film. Le fils portera cependant une pensée juste autour de la cause des événements. Selon lui, il y a toujours un lien de cause à effet. Nous pouvons alors nous demander si le père, en étant plus proche de sa femme, aurait pu freiner sa maladie. La mère offrira un élément de réponse dans une phrase lui demandant d'être là pour elle. Il ne le sera jamais sauf au début lorsque les deux sont dans le lit mais ce sera de courte durée avant que l'écran se divise en deux.
Diviser le cadre en deux sous forme de splitscreen est l'une des idées phares du film. A part souligner la division dans le couple, c'est une astuce offrant un montage alterné naturel menant alors à des parallèles entre les deux unités d'action. Cette idée sera poussé à son apogée lors de la séquence de l'attaque cardiaque. Nous avons dans le cadre de droite la mère dormant et dans celui de gauche le père faisant une attaque baigné dans une lumière rouge. Ce parallèle donne l'impression que la femme rêve de son mari, et que celui-ci, élément appuyé par la photographie, vie en fait un véritable cauchemar.
Le choix de faire les bordures des cadres à l'image d'un diaporama relève d'une question fondamentale du métrage : celle de la mémoire. Nous retrouvons lors des funérailles de la mère un diaporama montrant les bons moments passés avec elle. Le film est alors un moyen pour se remémorer les derniers instants de la vie de ces personnages. Cependant, le diaporama doit fatalement prendre fin. C'est alors qu'entre le principal acteur de la conservation de la mémoire : l'appartement. Ce dernier est rempli de photographies, d'affiches, de disques, de livres, etc. Y est présent tous les souvenirs physiques de la vie du couple. A leur départ, ces souvenirs continueront-ils de vivre ? La première réponse viendra du père. Il est le seul à tenir énormément à ces objets. Il est le seul car malgré la quantité astronomique de souvenir, il n'y a plus rien dans la tête de sa femme. Le film prendra alors la responsabilité de donner une réponse dans une séquence finale glaçante où l'appartement se vide de plus en plus comme si la vie qui avait habité le lieu se voyait effacer de la mémoire de la pellicule. Finalement, avec l'exemple de la mère et de l'appartement, les souvenirs n'existent que pour ceux qui s'en souviennent.
Les objets sont les représentations physiques des souvenirs mais aussi les représentations symboliques des thèmes du film. Ce dernier est parcourut de nombreux symboles, le premier étant celui de la rose. Nous la voyions dans l'introduction, puis elle est évoqué dans la chanson de Françoise Hardy, et enfin acheté par le père pour sa femme. La rose représente la jeunesse, élément totalement révolu pour le couple qui ne vit dorénavant non plus pour sentir les fleurs mais pour ingurgiter des médicaments. Ces derniers sont mit au même niveau que la drogue comme en témoigne la séquence où la mère prépare un cocktail de pilules. Ils sont aussi portés à contre emploi pour souligner la chute finale d'un individu comme lorsque les plans où la mère jette ses médicaments dans les toilettes sont mit en face à face avec ceux où Stéphane se remet à se shooter. Ces deux symboles restent néanmoins faibles par rapport à celui qui prédomine le film : la mort. La mort englobe le métrage avec la date de décès des parents s'ajoutant à celui de naissance des acteurs sous leurs noms dans le générique de début. Entre ces deux axes, la mort intervient via la pomme qui forme un véritable memento mori tout au long du film. La mort en elle-même des personnages sera finalement réalisé à la manière d'un diaporama, celui-ci devenant blanc tel un linceul.
La vie est un vortex dans lequel le bonheur et les souvenirs se trouvent aux extrémités tandis que le malheur et l'oubli se trouvent au centre. Aussi bien dans Irréversible que dans Vortex, le temps détruit tout car plus nous nous rapprochons du centre, plus nous plongeons dans ce qu'il y a de pire, sauf que dans l'un nous réussissons à en sortir, alors que dans l'autre nous y entrons.