Séparé de son épouse Carmen, Carlos vient chercher son fils Jorge vendredi soir pour l’emmener en excursion dans la montagne. Après une période difficile pendant laquelle Carlos a été privé de la garde de sa progéniture, après la tentative de suicide de Jorge et le traumatisme en résultant, Carmen estime qu’il faut renouer les liens rompus. Car, si Carlos n’a pas été un bon mari, elle reconnaît qu’il s’efforce désormais d’être un bon père. Et malgré la bizarrerie de son comportement passé, elle est prête à lui redonner sa chance.
Carlos ne connaît pas bien ce fils. Mais, il sait déjà qu’il souhaite le soustraire à la coupe de sa femme, le temps du week-end, histoire d’en faire un homme. À quatorze ans, il est temps pour Jorge de s’affranchir des rondeurs de l’enfance et d’apprivoiser ce père lointain qui lui fait quand même un peu peur.
Avant de partir, Carlos laisse à Carmen le manuscrit d’un polar violent et outrancier qu’il souhaite proposer à un éditeur. Un livre dont le propos réveille l’angoisse de Carmen.

« Ça, c’est tout le problème avec la lecture, vous projetez sur le texte l’ombre de vos désirs ou de vos craintes, votre ombre à vous qui obscurcit la page jusqu’à ce que vous ne lisiez plus que ce que vous vous attendez à lire (…) »

Faux thriller et vrai roman gigogne, Ce qui n’est pas écrit interroge au moins autant le lecteur sur sa pratique que l’auteur sur l’acte de création littéraire. Sur une trame de roman psychologique, Rafael Reig met à nu les mécanismes du rapport unissant le lecteur et l’auteur.
À l’instar de la relation décalée qui s’instaure entre Carmen et Carlos, on cherche à comprendre où nous emmène l’auteur espagnol. Usant des codes du thriller, il joue avec nos attentes, tissant progressivement une intrigue maline et inattendue. Il nous manipule, floutant les contours de son récit. Il nous pousse dans nos retranchements, nous contraint à nous interroger sur notre faculté à interpréter un récit, à en combler les non-dits, à démasquer les faux semblants et à déchiffrer les sous-entendus de son auteur.
En rendant poreuse la frontière entre le roman et la fiction à l’intérieur de celui-ci, Rafael Reig interpelle le lecteur sur sa propre pratique. Il le pousse à prendre du recul, à jauger son propre regard, prenant conscience des présupposés qui guident son jugement. De même, il interroge l’écrivain dans sa technique, essayant d’éclaircir ce qui relève de la planification et ce qui ressort du hasard de l’écriture.

« ce qui est écrit est toujours plein de contradictions, de changements de ton, d’impasses, d’omissions alarmantes ou de détails inutiles : seule la foi en l’auteur résout le sens de la lecture, on ne peut lire qu’en croyant qu’il y a un auteur, quelqu’un qui se rend responsable.
L’auteur est dans le livre, pas dehors. C’est le livre qui, pour être lu, nous oblige à imaginer qu’il a un auteur. Nous inventons l’auteur comme nous inventons des dieux. »

La lecture apparaît comme le résultat d’une dualité, presque une histoire d’amour contrariée, où le lecteur autant que l’auteur jouent les rôles de démiurge. Le roman renvoie le lecteur à ses préoccupations pendant que l’auteur cherche à le manipuler à son insu.

« Ce qui effrayait le plus Carmen, c’était de se rendre compte qu’à ce moment-là tout dépendait de la volonté de l’auteur. La pierre était en équilibre et elle pouvait toujours d’un côté ou de l’autre. Dès qu’elle commencerait à tomber, il se produirait une avalanche imparable, mais l’auteur conservait encore le pouvoir : lui seul décidait vers quel côté il lançait la pierre. »

Par ailleurs, le roman de Rafael Reig prend une dimension vertigineuse lorsque l’on considère sa structure en gigogne. Au travers de l’histoire de Carmen, de Carlos et de Jorge, l’auteur espagnol semble affirmer qu’autrui reste un inconnu. La Grande Inconnue. Nul besoin de franchir les frontières, de sillonner les pays étrangers ou de s’aventurer dans d’autres mondes pour côtoyer les abîmes angoissants que recèle la psyché humaine. Il frappe à notre porte, évolue dans notre voisinage et parfois dort dans notre lit, mais qui peut affirmer connaître totalement l’autre ?

Au final, Ce qui n’est pas écrit suscite plus de tension par les problématiques qu’il soulève que par son rythme. Les adeptes du roman haletant pourront juger le résultat décevant. Personnellement, je considère que Rafael Reig atteint son objectif. Avec classe !
leleul
8
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le 6 juil. 2014

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