Le roman part d’une idée intéressante et ambitieuse. Une pandémie de cécité se propage très rapidement dans une ville qui pourrait se trouver n’importe où en Europe (disons pas trop au Nord, parce que le climat est tempéré), avant de s’étendre dans le monde entier (même si le livre ne s’attarde pas sur cette expansion).
On démarre l’intrigue avec cette idée et on la quittera avec cette idée. Saramago fait un choix de narration à distance qui donne parfois au livre l’allure d’une fable ou d’une parabole plus que qu’un roman. Il choisit de ne pas s’immerger entièrement dans l’univers de la fiction et de se détacher de ses personnages, de les regarder se dépêtrer de leur misère depuis une vigie extérieure. Par exemple personne n’a de prénom et, si un groupe de protagonistes se dégage, il n’y a pas de points de vue véritablement plus importants que d’autres.
Cela donne parfois lieu à des décrochages, à des réflexions d’ordre général sur la condition humaine ou sur ce fameux aveuglement qui, selon moi, auraient pu être développées dans un essai sans que cela n’y change rien (et elles apparaîtraient alors comme fort banales, voire assez plates). Beaucoup de commentaires ne participent pas vraiment à l’univers de la fiction. Ils fragilisent le monde créé et le rendent contingent. Saramago parle en son nom et ses personnages s’éclipsent pour le laisser parler.
Les considérations morales et religieuses qui sont évoquées à propos de la pandémie en perdent de leur force, au-delà d’être redondante ou simpliste (on est aveugle parce qu’on était aveugles avant, parce que les hommes sont aveugles)
Le plus symptomatique, à mon avis, c’est que le livre s’oriente vers un style post-apocalyptique assez classique. On y retrouve les éléments d’une histoire de survie, la déshumanisation progressive, les questions d’alimentation, de besoins primaires, les problèmes de coopération, les opportunistes qui tirent profit du chaos, les formes de micro-organisation dans lesquelles entrent les problèmes de rapport de force et les décisions absurdes (entre autres). De ce point de vue, l’histoire est en fait assez ordinaire et, si la cécité lui donne une touche particulière, elle finit par être qu’une simple couleur perdue dans un arc-en-ciel déjà bien balisé.
Si le livre reste (malgré tout) intéressant jusqu’au bout, le va-et-vient qu’il ne cesse de faire entre son histoire et des digressions un peu lourdes (l’épisode des tableaux et du christ, à la fin, étant un exemple très pompeux, un symbole forcé qui n’est pas directement vécu par les personnages) m’a un peu déçu. L’auteur à trop confiance en son point de vue et pas assez en celui de ses personnages, qui lui imposeraient une logique plus complexe.
Une idée d’ensemble, une idée abstraite, aussi féconde soit-elle, peut-elle soutenir un roman entier ? La question se pose aux écrivains parce qu’elle a trait à la pensée propre des romans (et des fictions). Un roman n’est pas un essai, une épître ou un texte de philosophie. Ça ne veut évidemment pas dire qu’il n’y a pas de philosophie ou de religion dans un roman (au contraire), mais qu’il a sa propre manière de l’exprimer, et cette manière passe, entre autres, par une confrontation de différents point de vue dans un monde cohérent.
Tous les auteurs qui appliquent des idées préexistantes à leurs histoires tapent sur un plafond de verre
Il me semble qu’une idée générale, si elle n’est pas incarnée par des personnages précis, ne peut s’exprimer qu’à un niveau superficiel. Et c’est ce qui se passe dans L’Aveuglement.
Un grand romancier est capable de faire se confronter des points de vue, des volontés, des intentions contradictoires, en tout cas très variées. C’est ce dialogue, ces confrontations, ces mises en situations qui constituent le génie propre de la fiction. Il est impossible, par exemple, de savoir ce que Shakespeare pense personnellement en lisant une de ses pièces. Ici Saramago sort souvent ses gros sabots au lieu de mettre ses idées en jeu à travers ses personnages et, par là, de les rendre moins simples. Le problème est qu’à côté de ça, ses personnages, eux, manquent de chair et n’ont pas beaucoup d’idées. Et je pense que les limites du livre viennent de là.