Au-delà d’aborder un thème intéressant car, au demeurant, assez méconnu en Europe, cette biographie romancée de Kristina Sabaliauskaité nous offre un point de vue doublement inédit : féminin et lituanien, sur une grande figure historique russe. Ce qui distingue ce roman, c’est la manière dont l’autrice met en lumière les expériences des femmes, leurs souffrances, leurs humiliations, mais aussi leurs triomphes ; tout en y intégrant des réflexions sur les différences culturelles entre l’Orient et l’Occident.
C’est une plume sans prétention qui trace les contours de l’existence hors du commun de Marta Helena Skowronska, une lithuanienne née dans la pauvreté et devenue la première impératrice de Russie au terme d’une ascension fulgurante et semée d'embûches.
À l’âge de cinq ans, Marta perd sa famille et est placée comme servante chez un pasteur luthérien, où elle mène une existence rude et solitaire. Son destin bascule lorsque l’armée russe envahit son village, la confrontant pour la première fois aux souffrances liées à la condition de femme en temps de guerre. D'abord abusée par de simples soldats, elle est ensuite revendiquée par un vieux feld-maréchal nommé Cheremetiev, puis attire l’attention du prince Alexandre Danilovitch Menchikov, avant de finalement captiver celle du tsar Pierre le Grand, qui finira par l’épouser. À la mort de Pierre, elle assumera le trône, une première en Russie.
Ce destin grandiose, c’est donc celui d’une impératrice “tirée de la boue”, pour reprendre l'expression employée par Pierre le Grand pour décrire son ami Alexandre, lui aussi d’origine lithuanienne et modeste.
L’ascension sociale fulgurante de Catherine ne dissimule pas pour autant le fait que les hommes la traitent comme un objet, s’appropriant son existence à leur guise. Le personnage romancé, toutefois, en est pleinement conscient et exploite cette situation au maximum pour reprendre le contrôle sur son corps et sur sa vie.
« Ce sentiment quand on se sert d’un homme, quand on l’aspire dans son corps en ne pensant qu’à soi et qu’il obéit, désarmé, comme un petit garçon »
« J’ai vite compris que je n’y pouvais rien. Pour survivre, pour le garder, je devais être plus rusée. Pour changer quelque chose dans ce monde, il fallait commencer par s’y plier. Alors seulement, sans se faire remarquer, on pouvait gagner du terrain, comme la moisissure ou la vermine. »
La narration de Catherine elle-même, avec son ton acerbe et souvent sarcastique, ajoute une couche supplémentaire de critique sociale. Elle est sans concession vis-à-vis de la Russie, un pays qui l’a arrachée à son milieu d'origine pour la plonger dans un univers qu’elle décrit comme arriéré, sauvage, et profondément déconcertant. Ce regard décalé permet au lecteur de ressentir, à travers les yeux de Catherine, le choc culturel d'une Lituanienne dans un empire russe en pleine mutation.
« En arrivant dans les premières villes russes, j’ai été saisie d’effroi, car je comprenais que j’arrivais dans un autre monde. […] Un monde effrayant, grossier et horriblement bruyant. »
« Alexandre avait raison. Pour garder Peter, je devais mettre mes jalousies de côté. Ravaler mes griefs. Me taire, sourire, le charmer et l’amuser. Pourquoi l’accaparer avec les tourments de mon âme ? Personne n’apprécie une baba irritée, amère, pleurnicharde et insatisfaite. Alexandre m’avait prévenue d’emblée — en Russie, les femmes comme ça ne faisaient pas long feu. »
Parallèlement au portrait de Catherine, c’est également celui de Pierre qui se dessine, un homme aux multiples facettes et profondément ambivalent. Initiateur de grandes réformes visant à moderniser le pays, il se révèle tout aussi capable de cruautés dignes d’une autre époque.
Cependant, malgré la richesse historique de l'œuvre, la plume de Sabaliauskaité ne parvient pas entièrement à convaincre. Si le roman séduit par le fait qu’il aborde un sujet peu étudié en Europe, il ne s’élève pas au rang des chefs-d'œuvre littéraires en raison d’un style qui, bien que plaisant, reste en deçà des attentes.
En somme, Kristina Sabaliauskaité signe ici une œuvre qui, sans atteindre les sommets littéraires, séduit par son sujet historique, et sa perspective originale et précieuse.