Daphné du Maurier est surtout connue pour deux romans, Rebecca et L'Auberge de la Jamaïque (le fait qu'ils ont été adaptés par Alfred Hitchcock, le premier magistralement, le second piètrement, a un peu aidé !). Deux romans excellents et particulièrement captivants qui n'ont en rien usurpé leur réputation. La Maison sur le rivage, oeuvre tardive de l'auteur, n'a pas eu la même chance. Et si je n'étais pas tombé par hasard sur un documentaire, parlant de la femme de lettres, qui mentionne cette oeuvre méconnue comme étant une belle réussite, et si je m'étais pas souvenu que j'avais acheté, il y a un bon bout de temps dans un vide-grenier, un exemplaire de celui-ci, juste parce qu'il y avait le nom Daphné du Maurier dessus, et qui était à prendre la poussière dans mon interminable PAL, pas sûr que j'aurais posé le regard dessus. Et cela aurait été dommage...
Dick, qui vient de démissionner de son job dans une boîte d'édition, passe son temps dans la maison de vacances d'un ami, Magnus, grand savant, rencontré sur les bancs de Cambridge. Magnus est à Londres donc Dick est seul. Sa femme, Vita, et ses deux beaux-fils ne doivent venir le rejoindre que dans quelques jours. Mais Dick ne passe pas son temps à se promener dans la campagne ou à faire trempette dans la mer. En fait, il a accepté d'être le cobaye d'une drogue conçue par son ami. Cette dernière lui permet d'assister directement à des faits qui se sont déroulés pendant le règne d'Edward II, donc six siècles avant, sans être vu par les protagonistes du passé...
Une histoire peu conventionnelle, donc intrigante, pour ce roman qui met un peu de temps à se mettre en place. Et puis, au fur et à mesure, qu'on avance dans la lecture, on commence peu à peu à devenir aussi accroc à l'histoire que le protagoniste l'est, dangereusement, à la drogue. On se demande ce que va devenir notre personnage principal du présent et on a tout aussi hâte de connaître le sort de ces fantômes de ce passé si lointain et déjà morts depuis longtemps ; en particulier, celui de Roger, personnage volontiers ambigu, que Dick suit constamment, et celui d'Isolda, épouse malheureuse amoureuse d'un autre homme...
A travers ces "voyages", on a le droit à une réflexion intéressante, et qui ne peut que nous parler à tous, sur l'inévitable déception que nous apporte le présent, une vie personnelle qui est loin de nous combler, et le dérivatif à cette déception que l'on croit trouver dans le passé. Quand bien même, celui-ci est très loin d'être rose. En effet, la vision du Moyen Âge est ici loin d'être édulcorée. C'est une période sombre, cruelle, hypocrite, inégalitaire, et qui ne laisse que très très peu de liberté à la femme, si ce n'est aucune, résumée juste à une poule pondeuse (finalement une période pas si lointaine que cela au fond !), à moins de savoir être manipulatrice et sans scrupule. Daphné du Maurier montre cette période sans la moindre concession. Mais bien évidemment, plus on fuit la réalité, plus cette dernière devient insupportable quand vient l'inévitable et dur retour...
Et en plus, de finir par être prenant et de développer un message intelligent, l'ensemble présente quelques beaux éclairs de puissance émotionnelle, en particulier les derniers "voyages", où on retrouve vraiment le meilleur dont était capable l'auteur de Rebecca. Le tout est traité avec beaucoup de finesse. En conclusion, La Maison sur le rivage mérite beaucoup mieux que la poussière de l'oubli.