Un tas de cuites
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le 3 juil. 2024
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Bien. Ca faisait longtemps que je n'avais pas eu envie de balancer un bouquin aux orties. De l'abandonner avant la fin. Je mets un point d'honneur à terminer tout ce que je lis, ne serait-ce parce que, parfois, une belle fin rattrape bien des dégâts.
Ce n'est pas le point de vue "décalé", délibérement provocateur choisi par Martin Amis pour traiter du sujet de la Shoah, et en particulier de la vie à l'intérieur d'un camp de concentration du point de vue de bourreaux titillés par des affaires de coeur ou de libido, qui m'a dérangée. Tenter une sorte de Vaudeville intra camp, donc sous un angle forcément grinçant à 200 %, dès l'instant qu'en dessous il dénonce, témoigne, et surtout donne à réfléchir, pourquoi pas, on pourrait même dire que c'est courageux, et je veux bien être déstabilisée lorsque c'est fait avec talent.
Sauf que, tout simplement, c'est illisible, c'est incompréhensible. Au début tu te dis, "je ne suis pas concentrée, j'ai loupé un passage", mais non, les phrases n'ont ni queue ni tête, tu ne sais jamais qui parle, de qui/de quoi il est question. Chaque personnage aurait pu donner lieu à une exploration intéressante, ainsi le Commandant du camp est bien l'immonde bouffon qu'on imagine, si soucieux de rendement qu'il ne s'exprime que par chiffres (compassion maximale pour le traducteur qui a dû s'arracher les tifs). Le chef du Sonderkommando aurait pu donner lieu à l'une des plus bouleversantes introspections qui soient, mais il n'est qu'esquissé, comme s'il n'avait pas d'importance - de fait : dans le quotidien du camp il n'est qu'une marionnette vouée à la disparition. Des femmes également, et de leur rôle au sein de la machine infernale, il aurait été intéressant de dresser des portraits plus haut que la ceinture, même s'il est vrai que l'"endroit n'est pas fait pour les sentiments délicats".
J'ai entendu l'auteur expliquer dans une émission qu'il avait voulu décrire de façon réaliste la vie sociale qui continuait à Auschwitz, et se demander si l'amour pouvait survivre dans le pire des contextes imaginables. Ce n'est pas du tout le livre que j'ai lu.
Dans les dernières pages (oui, j'ai tenu bon !), il finit par lancer un débat intéressant - trop tard : "Sous le National-Socialisme, on se regardait et on voyait son âme. On se découvrait. Cela s'appliquait, par excellence et a fortiori (avec une violence incommensurable), aux victimes, ou du moins celles qui vivaient plus d'une heure et avaient le temps de se confronter à ce reflet. Mais cela s'appliquait également à tous les autres : les malfaiteurs, les collaborateurs, les témoins, les conspirateurs, les martyrs absolus (...). Nous découvrions tous ou révélions, désemparés, qui nous étions.
La véritable nature de chacun. Ca, c'était la Zone d'Intérêt."
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le 15 oct. 2015
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