Sachant que je séjournerais une semaine dans le Lubéron, j'avais précieusement gardé sous le coude "Le hussard sur le toit", ma première rencontre avec Giono. Je fus bien inspirée car quel décor aurait mieux convenu pour servir d'écrin à ma lecture ? Je me suis même fendue d'une courte génuflexion devant la maison natale de l'écrivain, à Manosque.
Une découverte en demi-teinte.
Je rends hommage à la puissante force d'évocation de l'auteur qui, d'une narration presque exclusivement descriptive d'où les dialogues sont réduits à peau de chagrin, immerge son lecteur dans une nature vivante et vibrante. La chaleur caniculaire, le soleil de plomb, les maigreurs d'une végétation brûlée et, à l'opposé, l'emphase des forêts montagnardes font de ce roman une ode à la nature et plus particulièrement à la Provence. Revers de la médaille, le style de Giono est enivrant jusqu'à l’écœurement et j'ai ponctuellement été lassée, bien que j'apprécie particulièrement la littérature descriptive. Des longueurs, oui, surtout pendant les deux cent pages centrales. Ce n'est pas tant la redondance des descriptions des cholériques qui a suscité en moi l'ennui à plusieurs reprises - car je pense que pour saisir toute l'horreur de l'épidémie, ce travail répétitif était nécessaire - que les cassures dans le rythme général du récit qui, à d'autres moments, distille un vrai souffle romanesque.
Personnellement, j'ai trouvé de grandes différences entre le film de Rappeneau - dont je garde un excellent souvenir - et l'oeuvre qui l'a inspiré. Le cinéaste a choisi d'axer son scénario sur la romance entre Angelo et Pauline alors que Giono a fait du choléra le véritable personnage principal de son roman. Angelo, le hussard réfugié sur les toits brûlants de Manosque en pleine canicule et en pleine épidémie, est certes un séduisant fil conducteur qui nous entraîne à sa suite dans une fuite aussi existentielle que physique, mais il est finalement instrumentalisé par Giono pour d'abord mettre en évidence la nature humaine par les changements de comportement dus à la menace de la contagion, par la confrontation au danger des différentes classes sociales brutalement placées devant l'égalité de la mort et par les métamorphoses psychologiques et sociologiques d'une société en perte totale de repères.
"Le hussard sur le toit" est un grand et beau roman ; il plonge le lecteur dans une époque, une atmosphère, un contexte qui lui sont étrangers. J'ai soigneusement évité tout au long de ma lecture de me poser la question qui fâche : qu'aurais-je fait à la place de ces gens menacés par une mort atroce ? Le travail de l'auteur autour du thème de la peur est d'ailleurs remarquable. Néanmoins, dans le même temps, j'ai trouvé le roman ardu et énigmatique (je pense être notamment passée à côté de tous les dialogues).
A la fois repoussant et envoûtant.
NB : A noter certaines approximations dans la documentation de Giono, notamment des anachronismes surprenants comme l'évocation en 1832 de la gare d'Orange (mise en service vers 1855) ou la présence chez un bourgeois de Manosque de daguerréotypes (procédé photographique qui ne se "popularisera" qu'après 1840).