Mathias est voyageur de commerce. Sur le bateau qui l’amène sur l’île où il est né, il rumine déjà le programme de sa rapide visite : quelques heures avant le bateau retour pour vendre le plus possible de montres, si possible en se servant pour vendre plus et mieux de l’argument affectif de l’enfant du pays revenu prendre des nouvelles d’anciennes connaissances. Mais il y a quelque chose qui déraille - comme la capricieuse chaîne du vélo que Mathias loue au port - dans ce programme, quelque chose que Mathias tâche de refouler sous la rumination toujours plus obsessionnelle de son emploi du temps minuté et de quelques éléments du décor disséqués à l’infini.
Il y a évidemment quelque chose de réducteur à résumer ainsi un roman comme Le voyeur - comme si c’était l’histoire d’un personnage, de sa trajectoire déterminée d’un point A à un point B, péripéties comprises, comme si c’était un « roman » quand il n’y a ici que le vertige de la description, poussée dans sa minutie la plus extrême et en même temps privée de tout signifiant, qui fait du narrateur un pur regard et décompose le réel en une suite de configurations géométriques, occultant en même temps absolument tout ce qui pourrait compter réellement (ou en tout cas ce qu’un lecteur pourrait considérer comme comptant réellement). Ce qui pourrait compter réellement, disons-le puisque la 4e de couverture le spoile sans aucun scrupule : un crime, que Mathias pourrait avoir commis entre deux ventes de montres puis dissimulé sous sa logorrhée, tentative paniquée d’élaborer in petto un alibi convaincant.
Dans le dossier que le Matricule des Anges consacre ce mois-ci à Julia Deck, elle explique que lorsqu’elle a découvert la littérature contemporaine, elle a d’abord été « minuiste ». Le mot m’a amusé, d’autant que j’ai été moi aussi un fervent minuiste quand j’ai découvert à la fac le Nouveau Roman et Beckett, et quelques auteurs des générations suivantes (Echenoz, Ndiaye, Chevillard, Viel…).
Je le suis pourtant de moins en moins, ministe: depuis quelques années je trouve que les vieux auteurs s'encroûtent et que les nouvelles recrues ne font pour la plupart que singer leurs prédécesseurs, transformant le « minuisme » (osons carrément le mot en -isme tant qu'on y est) en un formalisme un brin ringard. Parfois j'en viens même à me dire que tout ça m'est passé, que ça ne m'intéresse tout simplement plus, que ce soit du côté des auteurs historiques ou des petits nouveaux.
Ce petit détour personnel pour expliquer le plaisir incroyable que j'ai pris à revenir en arrière et à retrouver l'écriture de Robbe-Grillet, pas lue depuis longtemps (à une relecture des Gommes près, il y a trois ou quatre ans). Il y aurait bien des choses à dire sur le Voyeur (quelques-unes un peu plus négatives d'ailleurs, le regard de Robbe-Grillet sur les personnages féminins étant ici comme souvent assez glaçant) mais je ne retiendrai que cette idée que j'avais un peu oubliée : le rappel que les « nouveaux romanciers », avant toutes les querelles et toutes les justifications théoriques, étaient d'abord de brillants écrivains trentenaires qui soudain se sont retrouvés autour d'une façon d'écrire toute neuve dont l'inventivité nous fait encore signe à 60 ans d'écart, justement parce qu'on l'a vu tant de fois reproduite, jusqu'à la galvauder.
L'original, pourtant, bouge encore. Me voila donc rassuré : je suis minuiste et je le reste.