" Tistou les pouces verts est le seul conte pour enfants que j'aie écrit, et le seul sans doute que j'écrirai jamais.
Il m'amusa, un jour, entre deux tomes des Rois Maudits et comme pour me détendre, de m'essayer à un genre littéraire que je n'avais point encore abordé, et fort éloigné de tous mes autres ouvrages. Je me suis aperçu, chemin faisant, que les différences portaient seulement sur la forme et l'expression, mais que les problèmes de fond restaient bien les mêmes.
Et d'abord parce qu'il n'y a pas vraiment d'enfants auxquels on doive s'adresser précisément. Il y a de futures grandes personnes, et puis aussi d'anciens enfants. Jamais, dans la vie courante, je ne prends le ton enfantin pour parler à un enfant; je ne l'imagine pas si niais qu'il me faille niaiser pour m'en faire entendre. Quand j'étais petit, et qu'on usait avec moi de cette mauvaise façon, cela me vexait beaucoup, et je pensais, sans bien sûr oser l'exprimer : « Voici un Monsieur bien bête qui éprouve le besoin de s'accroupir pour faire semblant d'être de ma taille. »
Le personnage de Tistou est un petit garçon de cette espèce-là, qui n'admet pas que les grandes personnes lui expliquent le monde à l'aide d'idées toutes faites. Et comme il ouvre - c'est la vertu essentielle de l'enfance - un œil neuf sur les êtres et les choses, il met souvent en déroute le raisonnement des grandes personnes qui ont le jugement faussé par les lunettes de l'habitude. Particulièrement, il ne comprend pas pourquoi, puisqu'on vit plus heureux avec de bons sentiments qu'avec de mauvais, avec la liberté qu'avec la contrainte, avec la justice qu'avec l'arbitraire, avec la paix qu'avec la guerre, disons très simplement avec le bien qu'avec le mal, les hommes ne parviennent pas à s'accorder pour vivre dans le bien.
Pour ma part, et c'est probablement ce qui me reste d'enfance, je n'ai pas encore compris ni admis cette incapacité.
Tout enfant est impatient d'agir dans le sens du bien commun, et il attend pour cela le miracle d'être grand. Et puis, quand il est grand, généralement, il a oublié ce qu'il voulait faire, ou bien il y a renoncé. Et rien ne se produit. Il y a seulement une grande personne de plus, sans miracle.
Tistou, lui, a la chance, et c'est là où commence la féerie, de pouvoir agir étant petit. Et il agit en se servant des fleurs, qui sont, exactement comme l'enfance, promesse et espérence.
Comment ce petit homme, cette promesse d'homme, emploie-t-il les fleurs pour rappeler aux anciens enfants que nous sommes qu'ils peuvent vivre plus heureux? C'est ce que le conte va nous apprendre.
Mais il est bien évident que Tistou n'est pas un enfant comme les autres.
Il me le prouve depuis dix ans par les amis qu'il me fait à travers le monde et qui sont de tous âges.
Novembre 1967. "
Rosebud sur mon lit de mort.