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Shonen
Naruto but it's with chess 100% spoilers Apparemment Netflix a sorti un nouveau manga sur les échecs, on va regarder le résumé ensemble. Cette orpheline ne le sait pas mais son destin est...
le 18 nov. 2020
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Il y a encore quelque chose de profondément malaisant à cette version féminine de Bobby Fischer, génie américain qui dans les années 70 détrôna les soviétiques sur un terrain qu'ils dominaient jusque-là sans partage. Je suis certes prêt à saluer la volonté de mettre en avant le magnifique sport que sont les échecs, mais dans une telle optique, pourquoi en réécrire l'histoire dans une évidente volonté politique plutôt que de servir une vision épurée d'un jeu déjà fascinant en soi et qu'il n'est nul besoin de polluer par une instrumentalisation aussi grossière ? La question bien sûr, est uniquement rhétorique : parce que Netflix veut vendre. Vendre dans l'immédiat déjà, en surfant sur des thématiques féministes populaires sur lesquelles il est facile de construire un récit feel-good (les difficultés de pacotille plantées ça et là dans le récit ne m'ont pas une seconde fait douter de son dénouement) qui plaira à coup sûr au grand public en dessinant avec la supposée mise à mort d'une société inégalitaire l'avènement d'un monde de tous les possibles. Vendre à l'avenir, ensuite, en poursuivant sa propagande mondialiste de Starbucks/McDonald de l'audiovisuel, à travers le matraquage de récits moralisateurs qui dessinent une culture-monde lissée organisée autour de grand thèmes libertaires qui sont partout adaptables puisqu'ils s'appuient justement sur une négation des cultures traditionnelles jugées comme oppressives.
Et dans tout ça, où en est le réel ? Le récit de cette nouvelle itération « militante » (les guillemets sont là pour préciser, si besoin était, que Netflix ne milite après tout que pour ses propres rentes), dont on sait qu'il ne reflète pas les événements réels (pire, il semble symboliquement occulter la place de Fischer dans l'histoire), est-il au moins plausible ? La réponse est un non sans ambages, sans appel et sans équivoque. De toute l'histoire, seule une femme, la grande Judith Polgár, a atteint le top 10 mixte, mais n'a jamais dépassé la huitième place mondiale (si le jeu vous intéresse, le très bon Kevin Bordi propose sur Youtube l'analyse de certaines des plus brillantes parties de celle qui aura à l'époque d'ailleurs détrôné Fischer comme plus jeune grand maître international de l'histoire). Il a fallu attendre, pour la voir se mêler aux hommes, les années 90. L'histoire d'une femme qui se serait hissée au rang de meilleur joueur au monde à la fin des années 60 est donc si anachronique qu'elle anticipe sur un futur qui ne s'est même pas encore produit. Mon propos n'est pas de remettre en question les capacités intellectuelles et cognitives des femmes, à n'en pas douter égales à celles des hommes, mais de rappeler qu'aujourd'hui encore en France, le taux de filles parmi les inscrits en club d'échecs dépasse à peine les 20 %. Et que l'Hexagone, en la matière, fait pourtant figure d'un chantre de la mixité en comparaison de certains pays où les filles se font encore plus rares...
À l'époque, cette disproportion était encore nettement supérieure (ce que la série constate d'ailleurs elle-même, puisque cela l'aide dans sa mise en lumière d'une forme de génie féminin qui triompherait du machisme patriarcal ordinaire), d'où la difficulté à déceler les talents chez des jeunes filles rarement amenées à rencontrer le moindre échiquier dans le courant de leur existence. L'existence même putative de Beth Harmon relève donc d'un pur fantasme contemporain, d'autant que les milieux échiquéens de l'époque n'étaient probablement pas exempts d'une forme de misogynie (réelle tiens, pour une fois !) qui y compliquait probablement l'épanouissement de nos aïeules, misogynie que la série tend d'ailleurs curieusement à gommer. Peut-être me demandera-t-on alors pourquoi je vois les traces d'un féminisme envahissant dans une série qui ne reproduit pas la misogynie là où elle pourrait la dénoncer. Il est assez facile de saisir que Queen's Gambit vise avant tout à se donner un visage avenant, évitant toute charge frontale où tout message appuyé vis-à-vis d'une caste masculine oppressive (aucun homme de la série n'est désigné comme violent ou profondément misogyne) pour mettre en avant le visage lumineux d'un féminin qui triompherait de tout de par son génie propre - la scène de communion à distance entre le personnage et ses ex- (adversaires comme partenaires sexuels) en dit à ce sujet assez long.
Le jeu d'Anya Taylor-Joy, d'ailleurs, est également à l'avenant de cette vibe qui se veut feel-good et entraînante ; jolie, la comédienne l'est assurément, mais son jeu a l'épaisseur de l'intrigue, à savoir qu'il se résume in fine à une pure vitrine au service d'idéaux féministes qu'elle est chargée d'incarner de façon attrayante. Ses poses tour à tour lascives, mutines ou énigmatiques, ses regards fuyants qui semblent vouloir laisser croire qu'ils se dérobent dans un au-delà réservé au génie de leur possesseur : tout respire l'artifice, la pose, la désincarnation. Le personnage d'ailleurs, est bâti sur l'archétype ultra-éculé du génie marginal, archétype qui justifie les plus aberrantes errances scénaristiques. Je peux me tromper, mais je n'ai pas connaissance d'un seul numéro un mondial (ce qu'Harmon devient en battant Borgov, au moins de façon symbolique) qui ait commencé après l'âge de six ans : le personnage de la série commence son parcours à neuf ans, le poursuit de façon erratique, n'apprenant le jeu que par à-coups et souvent en dilettante, luttant par ailleurs contre plusieurs addictions. C'est tout simplement ridicule, pour quiconque s'intéresse au jeu et a un tant soit peu conscience de la violence d'une addiction réelle (je veux dire, d'une addiction qui ne survient pas que de façon aléatoire comme ressort scénaristique grossier) et de son impact sur les capacités cognitives. Les vrais joueurs d'échecs travaillent beaucoup, ont une hygiène de vie a minima correcte, et n'ont souvent de fascinant que le concours de leur remarquable puissance de calcul, d'une abnégation et d'une volonté sans bornes. Un produit plus pur, plus consacré au jeu, à sa belle et complexe mécanique, à son aura tant millénaire qu'atemporelle, aurait sans doute bien plus honnêtement choisi un personnage quelconque en dehors de son génie pur, se refusant à corrompre ou éclipser partiellement la beauté que le jeu contient déjà en lui-même et que seul un réalisme sobre suffirait à faire émerger. La série, quant à elle, préfère un personnage aussi putassier que ses décors où tout respire l'artificiel, dans une netteté qui nie elle-aussi la monotonie plus courante du réel.
Quant au propos néoféministe et « progressiste » 2.0, qui n'est je l'ai dit pas fait de dénonciations frontales ou appuyées, il se dessine pourtant partout en filigrane. Il est déjà dans l'amie noire de Beth Harmon, caution antiraciste de ce Queen's Gambit, et ses remarques dépitées quant au fait qu'aucun couple ne veuille adopter de Noirs, ou plus tard dans son amusement doux-amer à propos du Blanc qui lui fait la cour. Ultra-racialisé, le personnage (camarade de Beth à l'orphelinat) ne se définit que par sa couleur de peau et ne sert qu'à égrainer sempiternellement la rengaine de la misère raciale, faisant du Noir le camarade de misère de la femme sous le joug du traditionnel oppresseur - l'homme blanc hétérosexuel (...) aka plus ou moins Voldemort, modulo un appendice nasal. L'homme blanc, je l'ai maintenant assez répété, n'est pas dans Queen's Gambit le tyran habituel mais n'a guère un sort plus désirable : il est tour à tour absent et lâche (les pères biologique et adoptif) puis simple faire-valoir dont la femme est destinée à triompher (tous les adversaires de Beth) pour atteindre la place au soleil qui lui revient de droit. Le seul personnage qui échappe à ces deux formules (en dehors il est vrai de M. Shaibel, mentor rêche mais bienveillant, et des Soviétiques, investis de la rude masculinité de l'adversaire dont il faut vraiment triompher pour la faire ployer sous la force de son pendant féminin) suscitera un temps l'attirance sinon l'amour de la jeune héroïne. Charismatique, viril, bienveillant et plutôt brillant, le fameux Dom Juan se révèlera pourtant... homosexuel. Sous cet angle, on comprend évidemment mieux pourquoi il réunit toutes les qualités dont tous les autres personnages masculins sont si unanimement dépourvus.
The Queen's Gambit est donc le parfait petit abécédaire des pseudo-luttes contemporaines, dont la défense vampirise tout le potentiel d'un scénario qui n'existe que pour ses visées politiques. Fait révélateur au possible de notre époque où une forme de marxisme culturel a replacé les luttes politiques traditionnelles (même si les classes qui animent cette lutte sont en partie fantasmées et créent d'elles-mêmes les antagonismes qu'elles prétendent combattre bien plus qu'elles ne les subissent), les showrunners ménagent même une série de scènes ubuesques où Beth Harmon est acclamée par un attroupement de Moscovites (surtout des femmes, s'entend) tout au long d'une série de victoires. Une Américaine, acclamée par des Russes en plein cœur de leur capitale alors qu'elle bat coup sur coup tous les joueurs soviétiques, en pleine guerre froide ! Mais pensez-donc ! Et sans, bien sûr, qu'aucun officiel n'ait l'idée d'intervenir. J'aurais au moins, eu le plaisir d'une bonne tranche de rigolade. La vraie question, la question la plus importante, demeure cependant : reste-t-il un peu d'échecs dans cet orgasme onaniste de propagande pseudo-progressiste ? La réponse, malheureusement (parce que c'est ce qui rend la série insidieuse et plaisante par moments), c'est oui ! Quand le jeu et ce qui l'entoure ne se heurte pas au contenu idéologique de la série, une belle place est réservée à la pratique des échecs, rendue de façon plutôt dynamique, sans trop trahir sa mécanique (je ne suis certes pas en la matière un juge infaillible) et en retranscrivant de manière assez sympathique bien que trop superficielle les ressorts mentaux et les enjeux psychologiques qui peuvent le sous-tendre.
Mais quel mérite y a-t-il à cela ? Le « jeu des rois et le roi des jeux » est fascinant en lui-même, et sa noble richesse parle sans qu'il soit trop besoin de la questionner. Plutôt que d'y voir un mérite, je préfère bien plutôt y voir une circonstance aggravante, et je ne peux trop insister sur le dégoût que me procure l'instrumentalisation de cette discipline millénaire au service d'une tambouille bienpensante qui sacrifie la pureté du jeu au service d'une morale matinée d'un glamour irrémédiablement factice. Un récit qui ne s'inspire pas de faits réels a certes tout à fait droit à l'existence : il n'en fait tout au plus que ressortir à la catégorie de la fiction, qui a elle-aussi produit son lot de chef-d'œuvres. Mais une fiction qui n'est pas suffisamment plausible pour donner un effet de réel est une mauvaise fiction. Et une mauvaise fiction qui est détournée de sa voie par des motifs idéologiques et politiques (autour desquels gravitent ici des motifs pécuniers charognards et opportunistes) n'est rien de plus qu'une œuvre de propagande. Si vous voulez vous intéresser à une grande joueuse d'échecs, permettez-moi de vous rediriger à nouveau vers Judith Polgár. Ou bien, mesdames, si vous voulez corriger l'aberration de votre absence au sommet de l'histoire des échecs : à vos échiquiers ! De fait, les échecs sont tout le contraire de ce que Netflix et son nivellement par le bas produisent ; un jeu qui ne fait appel à rien d'autre qu'à un esprit humain, et qui a toujours rassemblé les civilisations là où les discours nauséabonds des soi-disant humanistes de notre cher monde contemporain divisent sans cesse les êtres humains tout en les privant de ce que leurs différences ont de noble et de justement... humain.
Créée
le 8 janv. 2021
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