La réalisation de cette série est incroyable, le souci du détail, la photographie, la construction des plans... Le casting est super.
Le rythme est assez lent, capitalisant un maximum sur l'incompréhension du spectateur. Il faut se laisser porter, assistant aux faits comme ils sont présentés, acceptant de ne pas comprendre grand-chose.
Ce sentiment est encore plus fort dans la saison 2, où certains épisodes semblent remplir la saison pour l'étirer un peu faute de contenu. Ça m'inquiète un peu sur la suite de la série et ça me fait baisser ma note d'un point.
Après la saison 2, j'ai toujours envie de voir la saison 3, mais j'espère qu'elle sera moins molle que la saison 2, avec moins de remplissage, et surtout que la fin de la série sera réussie. J'espère que l'histoire globale est déjà bien ficelée et que le scénario ne sera pas étiré à outrance.
J'ai commencé cette série en connaissant le pitch de base, un futur proche où une technologie permet de séparer deux consciences distinctes, la dissociation (Severance). Je pense que c'est encore mieux de ne rien savoir avant de commencer, mais il y a quand même tellement plus dans cette série.
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Société, apparences et déités
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La série véhicule évidemment beaucoup de messages autour du monde du travail. Via Lumon, l'entreprise qui emploie Mark Scout, on a une critique de la société, des grandes multinationales, aux apparences lisses et fades autant dans leurs locaux que dans les relations entre employés et surtout entre employés et hiérarchie. L'entreprise fait passer les problèmes par des temps positifs et des goodies. Un employé se doit d'afficher un sourire, faire bonne figure, laisser ses problèmes hors du travail, comme Mark outie (la version à l'extérieur) qui pleure dans sa voiture garée sur le parking avant de devenir Mark innie (la version à l'intérieur) qui sourit et n'a aucune idée des problèmes de son outie.
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Elle traduit aussi la déification des grands patrons. Le créateur de Lumon, Kier Eagan, est élevé au rang de dieu, une véritable religion est construite, avec des grands principes pour suivre sa parole et appliquer son œuvre.
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Hiérarchie
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La hiérarchie est montrée froide et autoritaire, sévère et rance, avec des sourires faux qui s'effacent facilement. On s'aperçoit que le supérieur, strict et dur, M. Milchick, est tout autant malmené par sa supérieure, Mme Cobel, qui elle-même est froidement dirigée par les personnes constituant la direction.
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La direction n'est jamais vraiment montrée, ils interagissent avec Cobel via une intermédiaire qui transmet leurs paroles, et via un speaker mais qui ne fait que grésiller, faisant planer une impression de contrôle, imposant, omniscient et impersonnel.
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Sens du travail
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Mark fait partie du département Macrodata Refinement, qui comme son nom l'indique raffine les données. On voit peu d'autres équipes dans la série, elles ne se côtoient presque pas, ils ne savent pas combien il y a d'employés, combien de personnes dans les autres équipes, et même des rumeurs sur des pratiques ou des anomalies morphologiques des gens des autres équipes.
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Une exagération des "silos" des grandes entreprises, rendant la tâche unique décorrélée de la chaîne menant à l'objectif final de l'entreprise.
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*"The work is mysterious and important"*
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Le concept de travail est vidé de sens, de réflexion. D'ailleurs, les innies ne savent pas expliquer quels nombres ils sélectionnent sur leur écran parmi les données, c'est purement émotionnel. Vider le travail de sa portée cognitive permet de mieux contrôler les personnes. Moins de risque de donner ton avis, si tu ne sais même pas à quoi sert ce que tu fais. Fais-le machinalement. Littéralement, comme une machine.
Je lis en ce moment le livre L'éloge du carburateur, et certains chapitres résonnent drôlement avec ce que transmet la série.
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La série montre que le travail déshumanise les gens, il y a notamment des chèvres parquées dans une salle, un peu comme les membres du département Macrodata Refinement qui sont eux-mêmes enfermés dans leur salle à un moment de la série. La plus belle preuve de déshumanisation est une phrase de l'outie Helena à son innie Helly : "I am a person. You are not".
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La dissociation rend donc l'innie prisonnier de la réalité qui est la sienne : le travail. C'est littéralement leur raison de vivre.
Mark outie ne s'en rend pas compte, jusqu'à ce qu'il se questionne sur cette société et ce qui y est fait, et remette en cause son importance même : "Work is just work", dit-il à son supérieur M. Milchick. Milchick n'est pas dissocié, mais on ne sait rien de sa vie personnelle. Il semble n'avoir que la partie innie, il vit pour et par le travail. On sent à ce moment que cela fait réagir Milchick.
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Vie et mort
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L'employé qui accepte la dissociation fait le choix de "créer" une nouvelle conscience. On a ici un parallèle avec la reproduction et la création d'un nouvel être humain. Comme pour l'outie qui crée son innie, c'est les parents qui décident de l'existence de leur enfant.
C'est aussi une condamnation, cette nouvelle conscience/ce nouvel être humain devra vivre sa vie selon le cadre dans lequel l'outie/les parents l'ont créé-e.
L'outie qui démissionne, ou part à la retraite, élimine l'innie, tout comme un renvoi de l'employé par l'entreprise. Cette fin de l'innie est très proche d'une mort, cette conscience ne s'éveillant plus jamais. L'équipe de Mark veut même une cérémonie pour le renvoi d'Irving.
On peut voir un parallèle avec l'impact que peut avoir un licenciement dans la vie d'une personne. Le renvoi est une exécution, l'entreprise a droit de vie et mort sur ses employés.
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Émancipation
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Chaque membre de l'équipe Macrodata Refinement se rebelle contre le système, Lumon, mais chacun pour sa raison propre.
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C'est Helly l'élément perturbateur, qui vient bousculer des années de routine dans l'équipe. Son moteur, c'est la liberté. Peu importe que le travail soit important, qu'il y ait des bons côtés, il lui faut être libre. Elle ne supporte pas subir les choix de son outie. Cela s'avère être encore plus grave que prévu quand on s'aperçoit que son outie est la descendante de Kier Eagan, Helena Eagan.
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Irving va trouver l'amour dans les couloirs en rencontrant Burt, de l'équipe Optics and Design, en discutant art et tableaux. C'est amusant quand on sait que son outie est aussi sensible à l'art et qu'il peint de nombreux tableaux noirs d'un couloir mystérieux. Irving innie remarque d'ailleurs de la peinture noire sous ses ongles, et a quelques absences à son poste lors desquelles il se met à voir une substance noire couler un peu partout, similaire à la peinture utilisée par son outie. C'est le départ à la retraite de Burt, donc la perte de son être aimé, qui va révolter Irving, pourtant d'habitude si enclin à suivre les principes à la lettre. Son histoire questionne sur les relations intimes dans le cadre du travail, où les sentiments n'ont pas leur place, et sur l'impact de la rupture que peut causer une retraite, un départ, dans des relations entre personnes qui se côtoient presque tous les jours. Même si le travail n'est pas un but, une raison de vivre, il reste un vecteur important de relation sociale.
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Dylan va également se retourner contre Lumon, alors qu'il est au départ fier de ses nombreux goodies et récompenses décernés par l'entreprise. Son déclic est quand il s'aperçoit que son outie est père. Il traduit des problématiques d'équilibre entre temps de travail et temps personnel, et comment le travail peut priver d'une vie de famille.
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